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· Julien   Lepage

Prenez le temps d'e-penser, tome II
Bruce Benamran
2016

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Illustration de critique : Prenez le temps d'e-penser, tome II
Rares sont les informaticiens strasbourgeois capables de vous faire comprendre la mécanique quantique entre deux vannes sur Aristote et une tartine beurrée. Bruce Benamran est de ceux-là. Après avoir raté les concours de l'École nationale de l'aviation civile, l'homme s'est reconverti en architecte logiciel avant de lancer en 2013 sa chaîne YouTube e-penser, devenue en quelques années un phénomène francophone dépassant le million d'abonnés. Le succès vidéo a naturellement engendré un premier livre en 2015, Prenez le temps d'e-penser, tome I, préfacé par Alexandre Astier — excusez du peu —, qui transposait à l'écrit la recette de la chaîne : rendre la physique accessible à coups de pédagogie et d'humour décomplexé. Ce second tome, paru un an plus tard aux éditions Marabout, troque la préface d'Astier pour celle d'Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, qui y salue un « explicateur né » à l'esprit joyeux. On monte en gamme côté caution scientifique, et on va vite comprendre pourquoi.

Là où le premier volume se baladait en terrain relativement familier (électricité statique, aimants, relativité), ce tome II attaque les poids lourds. Le Big Bang, d'abord, et la question vertigineuse de l'origine de l'univers. Le temps, ensuite, et la possibilité théorique d'y voyager. Puis l'infiniment petit : mécanique quantique, chat de Schrödinger, effet Casimir, actions fantômes à distance, trous noirs, masse, et pour couronner le tout, une tentative de théorie du tout. Le programme ressemble au sommaire d'un master de physique théorique, sauf qu'ici c'est raconté par un type qui trouve le moyen de glisser des références à des tartines beurrées dans une explication sur l'intrication quantique. L'ouvrage s'ouvre d'ailleurs sur un chapitre consacré aux biais cognitifs et aux raisonnements fallacieux, sorte de kit de survie intellectuelle avant de plonger dans le grand bain cosmologique : une intention louable, même si l'exécution de ce passage pose question, on y reviendra.

Le contrat de lecture est le même que pour le premier tome : pas de personnages fictifs, pas d'intrigue au sens narratif, mais une progression thématique qui emmène le lecteur du macroscopique vers le microscopique, du Big Bang aux quarks, avec Benamran dans le rôle du guide touristique un peu bavard, mais attachant. Le ton reste celui d'une conversation entre potes, ou plutôt d'un monologue de ce copain brillant qu'on écoute au comptoir en hochant la tête ; un peu comme si Feynman avait été élevé à Strasbourg et avait découvert YouTube avant le Nobel. D'ailleurs, Benamran ne cache pas son admiration pour son coreligionnaire, et pour les vulgarisateurs anglophones comme ceux de Veritasium ou Vsauce, qui ont largement inspiré l'existence même d'e-penser.

Et c'est là que le bât blesse, légèrement, mais sûrement. Ce qui fonctionne admirablement en vidéo (les digressions, les sauts du coq à l'âne, les private jokes, les interpellations au spectateur) perd une bonne partie de sa saveur une fois couché sur papier. À l'écran, Benamran joue avec ses propres doubles, coupe, monte, relance le rythme par le montage. À l'écrit, tout ça se transforme en une linéarité que l'humour seul ne suffit pas toujours à dynamiser. Les vannes, injectées à intervalles quasi métronomiques, finissent parfois par produire l'effet inverse de celui recherché : au lieu d'alléger le propos, elles l'alourdissent, comme un running gag qui tourne une saison de trop dans une sitcom. Le gimmick récurrent sur l'humanité — « l'espèce, pas le journal » — fait sourire la première fois, agace à la dixième. C'est un peu le syndrome The Big Bang theory de la vulgarisation : le rire en boîte finit par couvrir la science.

La première moitié du livre maintient pourtant un équilibre convaincant. Benamran excelle quand il contextualise historiquement les découvertes, quand il raconte les scientifiques avant d'expliquer la science. On sent le plaisir du conteur, et le lecteur suit sans effort. Mais la seconde moitié, à mesure que la mécanique quantique impose ses concepts plus abstraits, accuse un décrochage. Non pas que les explications soient mauvaises — elles restent remarquablement claires pour un sujet aussi retors —, mais le format écrit, privé de schémas et d'illustrations, laisse le lecteur parfois livré à lui-même face à des notions qui mériteraient un support visuel. Quand on aborde les nombres quantiques ou la théorie des cordes, un paragraphe humoristique ne remplace pas un bon diagramme. On se surprend à relire certains passages deux fois, ce qui n'est pas un crime en soi (après tout, Feynman lui-même disait que personne ne comprend vraiment la mécanique quantique), mais qui trahit une limite du format.

Plus gênant, le chapitre d'ouverture sur les biais cognitifs, dont l'ambition pédagogique est pourtant la bienvenue, souffre d'un traitement parfois approximatif. Certaines explications manquent de rigueur, et le discours sur les raisonnements fallacieux se révèle lui-même étrangement flou par endroits, ce qui est assez ironique pour un chapitre censé aiguiser l'esprit critique du lecteur. On note aussi, et c'est un reproche qui revient souvent, un nombre non négligeable de coquilles et d'erreurs typographiques qui trahissent une relecture insuffisante du côté de l'éditeur. Il faut dire que le rythme de publication (un tome par an, tandis que Benamran menait en parallèle la tournée de L'exoconférence avec Astier, sa chaîne anglophone, et sa vie de père de famille) laisse deviner des conditions de production un peu précipitées.

Il serait néanmoins injuste de réduire ce livre à ses défauts. La vulgarisation scientifique en France restait, avant l'émergence du YouTube éducatif, largement cantonnée à C'est pas sorcier et E=M6. Benamran a contribué à élargir le spectre, à montrer qu'on pouvait parler de cosmologie et de physique des particules sans avoir de blouse blanche ni de tableau noir. Et Klein a raison dans sa préface : il y a chez Benamran un vrai talent pour réconcilier avec les sciences ceux que le système scolaire avait perdus en route. Le livre remplit cette mission, même imparfaitement. Un lycéen ou un adulte curieux en sortira avec une vision nettement plus claire du Big Bang, des trous noirs et des grandes lignes de la physique quantique. Ce n'est pas rien.

Ce Prenez le temps d'e-penser, tome II reste donc un bon livre de vulgarisation, porté par un auteur sincèrement passionné et pédagogue, mais qui pâtit d'un transfert de format insuffisamment retravaillé et de conditions de production visiblement trop serrées. On lit, on apprend, on sourit régulièrement, on décroche parfois, et on referme le livre avec le sentiment d'avoir fait un voyage instructif, mais un peu cahoteux ; comme un documentaire captivant mais mal monté, ou comme un épisode d'e-penser étiré sur 370 pages sans le bouton pause.
Ma note69%
Lu le 4 Septembre 2021


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