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· Julien   Lepage

Eux (saison 1)
Little Marvin
2021

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Illustration de critique : Eux (saison 1)
Le rêve pavillonnaire américain, gazon tondu au millimètre et voisins tout sourire, se referme comme un piège sur la famille Emory à peine ses cartons posés dans un quartier blanc de Compton. On est en 1953, en pleine grande migration afro-américaine, et Eux, première création de Little Marvin portée à bout de bras par la productrice Lena Waithe (celle de Queen and Slim et The Chi), annonce d'emblée la couleur. Dix jours, dix épisodes, une anthologie horrifique où le racisme le plus prosaïque des voisins finit par ouvrir grand la porte à des forces nettement moins terrestres. Pour incarner ce couple qu'on va patiemment briser, on retrouve Deborah Ayorinde et Ashley Thomas ; en face, une Alison Pill en ménagère modèle dont le sourire trop parfait sent déjà le soufre. Petit détail savoureux : Amazon avait commandé deux saisons dès 2018, sur la seule foi du tout premier script d'un type qui venait de plaquer son boulot pour se lancer.

Le postulat, donc. Les Emory fuient les lois Jim Crow de Caroline du Nord en traînant derrière eux un deuil qu'on devine monstrueux, celui du petit Chester, dont le sort ne se dévoilera qu'au compte-gouttes. Direction East Compton, maison de rêve, rue idyllique. Sauf que Betty Wendell, la reine du quartier, entend bien « garder Compton blanc » et orchestre méthodiquement le siège du foyer : regards qui glacent, radios braillées en chœur devant la fenêtre, effigies déposées sur le perron, puis pire, bien pire. Et comme si l'hostilité humaine ne suffisait pas, chaque membre de la famille traîne son propre démon intime. Lucky ses souvenirs, Henry sa culpabilité de n'avoir pas su protéger les siens, l'aînée Ruby Lee son dégoût de soi, la petite Gracie Jean un ami imaginaire qui n'annonce rien de bon.

Sur le papier, c'est du velours, et les premiers épisodes tiennent d'ailleurs la dragée haute. La reconstitution des fifties est d'une précision maniaque, l'ambiance faussement pimpante se fissure avec un vrai sens du malaise, et le programme thématique se révèle passionnant : le redlining, ces clauses de « covenant » qui interdisaient carrément la vente aux familles noires (d'où le sous-titre), la migration, le trauma qui se transmet de génération en génération. Le souci, c'est que la mécanique s'essouffle vite. Étirée sur dix épisodes, l'intrigue se met à tourner en rond, avec au moins un chapitre de remplissage qui ne raconte rien qu'on ne sache déjà, et une fâcheuse tendance à répéter très fort ce qu'elle a pourtant déjà dit tout bas. Le versant surnaturel, censé être le sel du truc, fait pâle figure à côté de l'horreur bien réelle du voisinage. À force de vouloir marier le fantastique et le pamphlet, la série ne choisit jamais vraiment, et se retrouve un peu trop simpliste pour l'allégorie, pas assez frontale pour le pur film de trouille. On sent aussi, en permanence, le poids des modèles. Jordan Peele plane sur chaque plan, au point que la fameuse bande-annonce triturait The Windmills of Your Mind exactement comme celle de Us déformait son propre thème. La filiation est assumée, mais elle finit par ressembler à une révérence un peu encombrante.

Côté personnages, le paradoxe est cruel. Les Emory sont écrits avec soin, leurs blessures respectives ont chacune leur logique, et pourtant c'est Betty, la bourreau, qui reste la plus vivante, précisément parce qu'elle a droit à une trajectoire, là où le reste du voisinage se réduit à une galerie de monstres interchangeables. C'est là que le bât blesse le plus. À vouloir dresser le portrait du racisme ordinaire, la série peint des Blancs si uniformément grotesques qu'elle décharge le spectateur de toute gêne. On regarde des méchants de pantomime, jamais le mal banal et souriant qui, lui, serait vraiment terrifiant. Le manichéisme dessert le propos au lieu de le servir.

Reste que la fabrication, elle, force le respect. La photographie léchée, les décors, le mobilier, la lumière des fifties, tout ça est d'une élégance folle, quelque part entre le thriller vintage et le cauchemar pop. Les jump scares sont menés avec métier, et la présence de Ti West derrière la caméra de l'un des épisodes n'y est pas pour rien, tout comme celle de Janicza Bravo, à qui l'on doit ailleurs de très belles choses. Bémol récurrent en revanche, les aiguilles musicales, souvent anachroniques, plaquées avec une lourdeur qui souligne l'évidence au marqueur, quand un peu de silence aurait suffi. Et puis il y a ce fameux épisode 5, ce flashback qui repousse la violence infligée à Lucky jusqu'à un point de rupture quasi insoutenable, séquence qui a alimenté, à la sortie, tout un débat sur le fil ténu entre témoignage nécessaire et complaisance dans la souffrance. Selon votre seuil de tolérance, ce sera l'apogée cathartique ou la goutte de trop.

Ce qui tient l'ensemble debout, franchement, c'est l'interprétation. Deborah Ayorinde porte la série sur ses épaules, glissant de la mère lumineuse à la femme hantée avec une intensité qui vous cueille ; Ashley Thomas lui donne une réplique tout en dignité contenue, et Alison Pill compose une garce à faire froid dans le dos. Mention spéciale aux gamines, Shahadi Wright Joseph (déjà rescapée de Us, clin d'œil qui ne s'invente pas) et Melody Hurd, qui n'ont rien à envier aux adultes. La VF fait le job proprement, portée notamment par les voix de Fily Keita, Diouc Koma et Virginie Emane ; le doublage n'ajoute rien mais ne trahit jamais l'intensité des visages, et c'est déjà beaucoup.

Au bout du compte, il reste une œuvre ambitieuse, splendide par intermittences, sincèrement habitée, et qui se saborde méthodiquement à force de vouloir trop en dire, trop en montrer, trop appuyer. On en sort essoré plus qu'ébranlé, avec l'impression tenace d'avoir vu une magnifique promesse se dissoudre dans son propre excès. Le plus rageant, c'est qu'on devinait le grand truc en filigrane. La preuve, Little Marvin corrigera la plupart de ces défauts dès la deuxième saison (arrivée en 2024, avec Pam Grier à l'affiche). Pour ce premier tour de piste, on saluera l'intention et le savoir-faire en serrant un peu les dents.
Ma note54%
Vu le 3 Juin 2026


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