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· Julien   Lepage

Gladiator
Ridley Scott
2000

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Illustration de critique : Gladiator
Il y a des films qui débarquent auréolés d'une telle réputation qu'on se demande presque s'il reste une place pour le doute. Sorti en 2000, réalisé par Ridley Scott, porté par Russell Crowe et Joaquin Phoenix, Gladiator arrive comme le sauveur annoncé d'un genre que Hollywood croyait moribond : le péplum. Rome, le sang, la poussière, les discours sur l'honneur, les regards graves… tout semble calibré pour impressionner, émouvoir, marquer durablement. Sur le papier, la promesse est énorme.

Le récit suit Maximus, général romain exemplaire, loyal jusqu'à l'aveuglement, broyé par une trahison impériale aussi expéditive que cruelle. De chef des armées, il devient esclave, puis gladiateur, et gravit à nouveau les échelons à coups d'épée et de détermination muette, avec pour seul carburant la vengeance et le souvenir de sa famille assassinée. L'intrigue déroule ce parcours sans détour, avec une efficacité industrielle, en enchaînant batailles, combats d'arène et face-à-face attendus avec Commode, l'empereur détestable par excellence.

Le problème, c'est que ce scénario, justement, ressemble à une autoroute bien balisée, sans surprise ni véritable aspérité. Tout est écrit à l'avance, tout sent le déjà-vu, et chaque étape semble sortir d'un manuel du péplum revisité pour le public moderne. Le film se donne des airs de tragédie antique, mais fonctionne surtout comme un récit de vengeance très basique, déguisé sous des couches de gravité et de ralentis. Derrière l'armure, il n'y a pas grand-chose : peu de complexité, peu de tension dramatique réelle, et une impression persistante que le spectaculaire sert surtout à masquer le vide.

Les personnages n'aident pas vraiment à combler ce creux. Maximus est un bloc, une figure monolithique, figée dans la douleur et le silence. Il avance, il encaisse, il frappe, sans jamais vraiment évoluer. Commode, de son côté, coche toutes les cases du tyran romain dégénéré : jaloux, cruel, incestueux dans ses sous-entendus, excessif dans ses gestes. Ça fonctionne, mais à la manière d'un méchant de tragédie simplifiée, plus concept que personnage. Les rôles secondaires passent, existent à peine, puis disparaissent, souvent réduits à une fonction narrative bien précise.

Le film tente pourtant de parler de choses sérieuses : le pouvoir, le peuple, le rapport entre violence et divertissement, la décadence d'un empire qui se nourrit de sang pour oublier sa propre chute. Ces thèmes sont là, indéniablement, mais ils restent à la surface. Le Colisée devient un gigantesque plateau de spectacle, et le film semble fasciné par ce qu'il prétend dénoncer. À force de vouloir être grandiose, il finit par être creux, comme si l'ampleur visuelle prenait systématiquement le pas sur la réflexion.

La mise en scène de Ridley Scott est efficace, parfois impressionnante, mais aussi très démonstrative. Les batailles sont bruyantes, les combats chorégraphiés avec soin, les décors massifs, parfois numériques, parfois tangibles. Tout est fait pour en mettre plein la vue, quitte à en faire trop. Les ralentis, déjà omniprésents, commencent à peser, et le montage haché donne parfois l'impression qu'on cherche à dynamiser artificiellement des scènes qui n'ont pas grand-chose à raconter.

Quant à la musique de Hans Zimmer, elle incarne parfaitement le problème du film. C'est épique, lourd, insistant, toujours prêt à souligner l'importance supposée de chaque scène. Mais mémorable ? Pas vraiment. Les thèmes gonflent les muscles, tapissent l'image d'un vernis héroïque, puis s'évaporent aussitôt le film terminé. Une musique gadget, fonctionnelle, qui dit constamment au spectateur ce qu'il doit ressentir, sans jamais laisser respirer l'émotion.

Les acteurs font ce qu'ils peuvent avec ce matériau. Russell Crowe impose une présence solide, physique, mais reste enfermé dans une posture unique, loin de la richesse qu'il a pu montrer ailleurs. Joaquin Phoenix apporte une nervosité bienvenue, parfois excessive, mais au moins vivante, dans un ensemble qui manque cruellement de chair. Les seconds rôles sont appliqués, rarement marquants, comme s'ils savaient eux-mêmes qu'ils ne font que passer.

Le souvenir laissé par Gladiator est donc paradoxal. Tout est là pour impressionner, pour donner l'illusion d'un grand film, sérieux, important, définitif. Mais derrière le bruit, la fureur et les discours sur l'honneur, il reste surtout une impression d'ennui poli, celle d'un film qui confond ampleur et profondeur. Ceux qui cherchent un péplum plus incarné ou plus audacieux trouveront bien plus de matière dans Spartacus, ou même dans certains films italiens plus rugueux et moins prétentieux. Ici, le spectacle est massif, mais l'émotion peine à suivre, et l'ennui finit par s'installer, tranquillement, entre deux combats supposés grandioses.
Ma note58%
Vu le 21 Juin 2008


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