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· Julien   Lepage

Glass
M. Night Shyamalan
2019

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Illustration de critique : Glass
Difficile de résumer ce que représente la sortie de Glass en janvier 2019 sans revenir sur la petite histoire qui entoure cette trilogie improbable. Personne ne la demandait. Personne, ou presque, ne l'attendait. Et pourtant, quand M. Night Shyamalan avait glissé en fin de générique de la silhouette de Bruce Willis dans un diner, reprenant son rôle de David Dunn vingt ans après Incassable, la salle avait retenu son souffle. Ce n'était pas un crossover Marvel fabriqué en réunion de producteurs : c'était un artiste qui revenait chercher quelque chose qu'il avait laissé en plan, et qui avait eu la patience — ou la chance — d'attendre le bon moment pour y revenir.

La promesse était belle. Elle est tenue, à moitié.

réunit donc Dunn, Kevin Wendell Crumb dit La Bête, et Elijah Price alias M. Glass, tous trois internés dans un asile psychiatrique de Philadelphie sous la surveillance du Dr. Ellie Staple, incarnée par une Sarah Paulson convaincante. Le film prend le temps de poser ses pièces sur l'échiquier, peut-être un peu trop. La longue séquence à l'institut, qui occupe une bonne partie du deuxième acte, plombe le rythme. y rejoue sa partition favorite — déconstruire la croyance, mettre en doute le fantastique —, mais la sauce prend plus difficilement qu'ailleurs dans sa filmographie. Les dialogues s'étirent, se répètent, et l'on finit par trépigner sur son siège en attendant que quelque chose se passe vraiment.

Ce qui se passe, c'est avant tout James McAvoy
. Il faut bien le dire : il est éblouissant. Reprendre le rôle de Kevin et de ses vingt-quatre personnalités sans tomber dans la caricature ou la surenchère relevait du défi acrobatique — il le transforme en démonstration. Dennis, Patricia, Hedwig, La Bête : chaque transition est précise, physique, habitée. Il est l'attraction principale du film et il le sait, sans jamais parasiter l'ensemble pour autant. À côté, compose un moins présent qu'espéré mais dont chaque apparition a du poids, et est malheureusement relégué à un rôle quasi-fantomatique — peu de répliques, peu de scènes, comme si le script ne savait trop quoi faire de lui. Dommage, car c'est l'un de ses derniers rôles pleinement conscient à l'écran avant que la maladie ne l'éloigne définitivement du métier. On le regarde avec une tendresse particulière, celle qu'on réserve aux adieux qu'on ne savait pas encore être des adieux. En version française, cette émotion se redouble. , voix historique de depuis , prête ici sa voix pour l'une des toutes dernières fois — il décède en février 2019, quelques semaines à peine après la sortie française du film. Entendre ce timbre familier, ce phrasé inimitable, dans ce qui s'avère être presque un testament involontaire, c'est un moment étrange et précieux que la VF réserve à ceux qui la choisissent. Sur le fond, fait quelque chose d'assez malin : il refuse de livrer un film de super-héros au sens classique du terme. Pas de destruction massive, pas de CGI à tout-va, pas de fin du monde en guise de climax. Le grand affrontement tant promis — la tour Osaka de Philadelphie, les trois personnages libérés — se résout dans la cour d'un asile, presque à l'économie. C'est un choix courageux, et il divise. Personnellement, je l'apprécie : dans un paysage saturé de blockbusters à la démesure calibrée, voir un film de super-héros qui s'assume aussi intimement et aussi modestement a quelque chose de rafraîchissant. n'essaie pas d'être . C'est déjà beaucoup. Sa conclusion, en revanche, réconcilie davantage. La mort des trois protagonistes, leur réhabilitation posthume par la diffusion de leurs exploits sur le web, le message final sur les laissés-pour-compte et les êtres fracturés : tout ça forme un épilogue qui a du cœur, même si y surexplique une nouvelle fois sa propre mythologie à coups de métaphores comics un peu lourdement martelées. On avait compris le parallèle entre les origines traumatiques et les pouvoirs extraordinaires, il n'était pas nécessaire de le répéter à intervalles réguliers comme si le spectateur risquait de l'oublier entre deux scènes. est donc un film frustrant, inégal, mais pas sans valeur. Il boucle une trilogie que personne n'avait anticipée avec suffisamment d'intelligence et d'amour du cinéma pour qu'on lui pardonne ses maladresses. On aurait aimé davantage, et notamment plus de place accordée à , dont la relation avec Kevin était l'une des pistes les plus prometteuses du scénario. Mais ce qu'il offre — un film de genre ancré dans le réel, porté par un au sommet, et qui a l'élégance de ne pas se prendre pour plus grand qu'il n'est — mérite mieux que la déception un peu molle avec laquelle une partie du public et de la critique l'a accueilli. Pas le meilleur de la trilogie — gardera longtemps ce titre — mais une conclusion honnête à un univers qui n'avait, décidément, rien d'obligatoire pour exister.
Ma note66%
Vu le 21 Octobre 2023


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