GTO
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Parmi les grandes fresques du manga scolaire, il en existe une qui s'est imposée comme une référence absolue sans jamais vraiment se prendre au sérieux ; ce qui est précisément ce qui la rend si sérieuse. Tōru Fujisawa, né en 1967 à Hokkaido, avait d'abord des ambitions du côté de l'animation avant de comprendre que le manga lui offrirait bien plus de liberté créative. Il commence à publier dès 1989 dans le Weekly shōnen magazine de Kodansha et enchaîne les séries gravitant autour du même personnage fétiche, Eikichi Onizuka, voyou solaire et incontrôlable qu'il promène de préquelle en suite depuis plus de trente ans. Bad company raconte d'abord sa toute première rencontre avec son compère Ryuji Danma ; Young GTO — initialement intitulé Shonan junai gumi au Japon, rebaptisé ainsi chez nous après le succès de la série dont il est question — retrace leurs années de lycée sur 31 volumes et 6 ans de travail. Ce n'est qu'en mai 1997 que Fujisawa se décide à faire vieillir son héros de quelques années et à le confronter à un défi autrement plus périlleux qu'une bagarre de bōsōzoku : l'Éducation nationale japonaise. GTO — Great teacher Onizuka — sera sa consécration internationale, récompensée dès 1998 par le Prix du manga Kodansha dans la catégorie shōnen, moins d'un an après ses premiers chapitres. Quand la série se clôt en 2002 sur 25 volumes publiés chez Pika en France, elle a déjà changé la vie de plusieurs générations de lecteurs. Les 50 millions d'exemplaires en circulation ne seront officiellement comptabilisés qu'en 2007, mais la légende, elle, était déjà bien établie.
Ce, c'est 25 tomes, des cases, des mimiques dessinées, le trait de Fujisawa dans toute sa générosité et ses imperfections assumées. Autant le préciser d'emblée : si l'anime qui a suivi en 1999 a largement contribué à faire connaître la série en France, il en a aussi considérablement édulcoré les passages les plus sombres et les plus explicites. Le manga, lui, ne se censure pas. La perversion d'Onizuka y est plus frontale, la violence plus brute, certains arcs franchement dérangeants par moments ; et c'est précisément cette liberté de ton qui lui donne sa densité particulière.
Alors, ce Eikichi Onizuka, qui est-il exactement ? Vingt-deux ans, célibataire et libre comme l'air, comme il se présente lui-même avec une fierté confondante. Karatéka deuxième dan, ex-chef d'un gang de motards, diplômé de justesse d'une université de troisième zone — en trichant, bien sûr —, obsédé par les petites culottes et les jolies jambes, et pourtant... pourtant il y a quelque chose. Derrière le bravache et le gros beauf se cache un type qui a souffert du système, qui n'a jamais été pris au sérieux par l'institution, et qui a gardé de cette expérience une capacité rare à sentir la détresse des autres, surtout des plus jeunes. Sa vocation d'enseignant naît d'une humiliation amoureuse et d'un malentendu — il veut draguer des lycéennes — mais elle finira par devenir quelque chose de bien plus grand que lui. C'est toute la mécanique de l'œuvre : l'instinct remplace la méthode, et ça marche.
La série l'installe d'abord en stage dans un lycée modèle, histoire de le confronter à la réalité du corps enseignant, avant de l'envoyer là où personne ne va de son plein gré : la 3e 4 du collège Serin, classe de troisième réputée ingérable, cimetière de professeurs, laboratoire de la résistance adolescente organisée. Autour de lui, la distribution est impeccable. Azusa Fuyutsuki, jeune collègue aussi fraîchement débarquée que lui, belle et sérieuse, qui ne lui est pas indifférente — et réciproquement. La directrice Sakurai, bienveillante et protectrice, prête à se battre pour couvrir les frasques de son poulain. Et surtout, face à lui, le sous-directeur Uchiyamada : aigri, carriériste, défenseur acharné d'un système qui l'a pourtant piétiné lui aussi sans qu'il s'en rende compte ; un personnage dont la haine pour Onizuka est presque touchante tant elle révèle sa propre médiocrité. Chez les élèves, la galerie est tout aussi riche : Yoshikawa, le souffre-douleur de la classe ; Kikuchi, le génie informatique froid et calculateur ; Murai, grande gueule au fond pas si solide ; Anko Uehara qui martyrise ses camarades par ennui ; et Urumi Kanzaki, aux yeux vairons, QI supérieur à 200, sociopathe magnifique et personnage sans doute le plus fascinant de toute la série.
Le principe narratif de GTO est répétitif par nature : chaque élève a son problème, Onizuka s'y confronte avec un mélange de brutalité, de tendresse et d'improvisation totale… mais Fujisawa évite le simple catalogue de cas sociaux en donnant à chaque arc une résonance qui dépasse largement le cadre scolaire. Ce qu'il dénonce avec une constance remarquable, c'est la démission des adultes : des parents trop absents ou trop présents pour les mauvaises raisons, des enseignants qui ont confondu autorité et répression, une institution plus soucieuse de sa réputation que du bien-être de ses élèves. Uchiyamada incarne cette dérive avec une précision presque chirurgicale. Dans ce contexte, Onizuka ne sauve pas les enfants malgré ses défauts : il les sauve grâce à eux, parce qu'il ne prétend à rien d'autre que ce qu'il est. Il y a dans ce manga quelque chose qui rappelle la logique du Cercle des poètes disparus, mais version yakuza, sans la tragédie finale, et avec beaucoup plus de gags sur les sous-vêtements féminins.
Graphiquement, le trait de Fujisawa est à la fois sa plus grande force et sa limite la plus visible. Les expressions d'Onizuka sont une signature immédiatement reconnaissable : des déformations caricaturales poussées à l'extrême qui font de chaque réaction un gag à part entière. Mais les proportions sont parfois hasardeuses, certaines planches d'action manquent de lisibilité, et le style accuse ses années pour qui découvrirait la série aujourd'hui. Ce n'est pas le dessin le plus élégant du shōnen japonais. C'est en revanche un dessin qui a du caractère, de l'énergie, une façon bien à lui de rendre la comédie physique sur papier qui compense largement ce que la technique ne peut pas toujours offrir.
GTO n'est pas irréprochable. La structure épisodique accuse le coup dans le dernier tiers, certains arcs peinent à se renouveler, et la conclusion choisit la chaleur du happy end là où une fin plus audacieuse aurait pu être mémorable ; le fil Urumi Kanzaki, notamment, ouvre des perspectives que Fujisawa n'ose jamais vraiment explorer jusqu'au bout. Il y a aussi ce fan-service omniprésent qui vieillit mal, cette perversité d'Onizuka qu'on finit par traiter avec une indulgence peut-être trop automatique. Ce n'est pas Assassination classroom, son héritier spirituel le plus évident, qui a su doser plus finement la fantaisie et l'émotion sur le même terrain du professeur hors-norme face à des élèves ingérables.
Mais c'est quand même un sacré morceau. Eikichi Onizuka reste l'un des personnages les plus vivants qu'ait produits le manga de sa génération : un anti-héros dont la foi absolue dans les gens compense largement ses innombrables déviances. Fujisawa lui a offert des suites et des prolongations dans toutes les directions (Shonan 14 days, Paradise lost) sans jamais vraiment épuiser le personnage. L'univers continue d'exister parce qu'Onizuka dit quelque chose de permanent sur ce que l'école fait aux enfants, et sur ce qu'un adulte courageux, même complètement barré, peut encore changer. Le manga, dans toute sa liberté de ton et ses excès assumés, reste l'expérience la plus complète et la plus franche de cet univers : un classique généreux, pas sans défauts, mais terriblement vivant.
Ce, c'est 25 tomes, des cases, des mimiques dessinées, le trait de Fujisawa dans toute sa générosité et ses imperfections assumées. Autant le préciser d'emblée : si l'anime qui a suivi en 1999 a largement contribué à faire connaître la série en France, il en a aussi considérablement édulcoré les passages les plus sombres et les plus explicites. Le manga, lui, ne se censure pas. La perversion d'Onizuka y est plus frontale, la violence plus brute, certains arcs franchement dérangeants par moments ; et c'est précisément cette liberté de ton qui lui donne sa densité particulière.
Alors, ce Eikichi Onizuka, qui est-il exactement ? Vingt-deux ans, célibataire et libre comme l'air, comme il se présente lui-même avec une fierté confondante. Karatéka deuxième dan, ex-chef d'un gang de motards, diplômé de justesse d'une université de troisième zone — en trichant, bien sûr —, obsédé par les petites culottes et les jolies jambes, et pourtant... pourtant il y a quelque chose. Derrière le bravache et le gros beauf se cache un type qui a souffert du système, qui n'a jamais été pris au sérieux par l'institution, et qui a gardé de cette expérience une capacité rare à sentir la détresse des autres, surtout des plus jeunes. Sa vocation d'enseignant naît d'une humiliation amoureuse et d'un malentendu — il veut draguer des lycéennes — mais elle finira par devenir quelque chose de bien plus grand que lui. C'est toute la mécanique de l'œuvre : l'instinct remplace la méthode, et ça marche.
La série l'installe d'abord en stage dans un lycée modèle, histoire de le confronter à la réalité du corps enseignant, avant de l'envoyer là où personne ne va de son plein gré : la 3e 4 du collège Serin, classe de troisième réputée ingérable, cimetière de professeurs, laboratoire de la résistance adolescente organisée. Autour de lui, la distribution est impeccable. Azusa Fuyutsuki, jeune collègue aussi fraîchement débarquée que lui, belle et sérieuse, qui ne lui est pas indifférente — et réciproquement. La directrice Sakurai, bienveillante et protectrice, prête à se battre pour couvrir les frasques de son poulain. Et surtout, face à lui, le sous-directeur Uchiyamada : aigri, carriériste, défenseur acharné d'un système qui l'a pourtant piétiné lui aussi sans qu'il s'en rende compte ; un personnage dont la haine pour Onizuka est presque touchante tant elle révèle sa propre médiocrité. Chez les élèves, la galerie est tout aussi riche : Yoshikawa, le souffre-douleur de la classe ; Kikuchi, le génie informatique froid et calculateur ; Murai, grande gueule au fond pas si solide ; Anko Uehara qui martyrise ses camarades par ennui ; et Urumi Kanzaki, aux yeux vairons, QI supérieur à 200, sociopathe magnifique et personnage sans doute le plus fascinant de toute la série.
Le principe narratif de GTO est répétitif par nature : chaque élève a son problème, Onizuka s'y confronte avec un mélange de brutalité, de tendresse et d'improvisation totale… mais Fujisawa évite le simple catalogue de cas sociaux en donnant à chaque arc une résonance qui dépasse largement le cadre scolaire. Ce qu'il dénonce avec une constance remarquable, c'est la démission des adultes : des parents trop absents ou trop présents pour les mauvaises raisons, des enseignants qui ont confondu autorité et répression, une institution plus soucieuse de sa réputation que du bien-être de ses élèves. Uchiyamada incarne cette dérive avec une précision presque chirurgicale. Dans ce contexte, Onizuka ne sauve pas les enfants malgré ses défauts : il les sauve grâce à eux, parce qu'il ne prétend à rien d'autre que ce qu'il est. Il y a dans ce manga quelque chose qui rappelle la logique du Cercle des poètes disparus, mais version yakuza, sans la tragédie finale, et avec beaucoup plus de gags sur les sous-vêtements féminins.
Graphiquement, le trait de Fujisawa est à la fois sa plus grande force et sa limite la plus visible. Les expressions d'Onizuka sont une signature immédiatement reconnaissable : des déformations caricaturales poussées à l'extrême qui font de chaque réaction un gag à part entière. Mais les proportions sont parfois hasardeuses, certaines planches d'action manquent de lisibilité, et le style accuse ses années pour qui découvrirait la série aujourd'hui. Ce n'est pas le dessin le plus élégant du shōnen japonais. C'est en revanche un dessin qui a du caractère, de l'énergie, une façon bien à lui de rendre la comédie physique sur papier qui compense largement ce que la technique ne peut pas toujours offrir.
GTO n'est pas irréprochable. La structure épisodique accuse le coup dans le dernier tiers, certains arcs peinent à se renouveler, et la conclusion choisit la chaleur du happy end là où une fin plus audacieuse aurait pu être mémorable ; le fil Urumi Kanzaki, notamment, ouvre des perspectives que Fujisawa n'ose jamais vraiment explorer jusqu'au bout. Il y a aussi ce fan-service omniprésent qui vieillit mal, cette perversité d'Onizuka qu'on finit par traiter avec une indulgence peut-être trop automatique. Ce n'est pas Assassination classroom, son héritier spirituel le plus évident, qui a su doser plus finement la fantaisie et l'émotion sur le même terrain du professeur hors-norme face à des élèves ingérables.
Mais c'est quand même un sacré morceau. Eikichi Onizuka reste l'un des personnages les plus vivants qu'ait produits le manga de sa génération : un anti-héros dont la foi absolue dans les gens compense largement ses innombrables déviances. Fujisawa lui a offert des suites et des prolongations dans toutes les directions (Shonan 14 days, Paradise lost) sans jamais vraiment épuiser le personnage. L'univers continue d'exister parce qu'Onizuka dit quelque chose de permanent sur ce que l'école fait aux enfants, et sur ce qu'un adulte courageux, même complètement barré, peut encore changer. Le manga, dans toute sa liberté de ton et ses excès assumés, reste l'expérience la plus complète et la plus franche de cet univers : un classique généreux, pas sans défauts, mais terriblement vivant.
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