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· Julien   Lepage

Ils l'ont fait ! – 500 faits divers insolites et hilarants
Philippe Chatenay et Simon Marty
2008

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Illustration de critique : Ils l'ont fait ! – 500 faits divers insolites et hilarants
À force de croiser ce pavé dans les rayons « humour » et « faits divers » des bouquinistes, j'ai fini par me dire qu'il était temps d'aller voir ce que valait vraiment ce best of de la bêtise humaine. Sorti en 2008 chez Max Milo, classé sans ambiguïté dans la case « Humour », Ils l'ont fait ! rassemble 500 faits divers insolites dénichés dans les colonnes de l'hebdo Marianne. Aux manettes, deux journalistes de la maison, Philippe Chatenay et Simon Marty, responsables de la rubrique du même nom dans le journal. Le volume est préfacé par Jean-François Kahn, fondateur de l'hebdomadaire, histoire de tamponner tout ça du sceau « sérieux, mais amusant ». Et pour replacer le livre dans le parcours des auteurs : quelques années plus tard, les mêmes remettront le couvert avec Ils ont fait pire !, preuve que le concept a suffisamment bien fonctionné pour mériter un second tour.

Le principe est limpide : 320 pages de micro-histoires, chacune tirée de faits divers réels, présentés comme « incroyables, mais authentiques ». On ne suit pas une intrigue au sens classique, on picore. Chaque entrée, c'est un petit sketch en une poignée de lignes, avec toujours la même mécanique : une situation de départ banale qui déraille, une décision absurde, un geste malheureux, un retournement grotesque. Le « scénario » global, s'il faut en trouver un, ressemble à une longue procession de ratages, de pulsions incontrôlées et de coups du sort improbables qui, mis bout à bout, dessinent une humanité oscillant en permanence entre l'ingéniosité délirante et la bêtise abyssale.

Les « personnages » sont autant de silhouettes qui traversent le livre à toute vitesse, mais certaines laissent une impression durable. On croise ce gardien de musée de cire qui, une fois les portes fermées, se photographie nu avec les statues de célébrités ; ce Polonais plongé dans le coma pendant dix-neuf ans qui se réveille en découvrant que le communisme s'est effondré et que le capitalisme a tout envahi ; ce chirurgien qui opère une tumeur cérébrale à la perceuse, version bricolage hospitalier ; ce perroquet appelé à « témoigner » lors d'un procès de divorce parce qu'il a entendu les infidélités de son propriétaire ; ce gynécologue qui « profite » de ses patientes « au passage et pour la bonne cause » ; ou encore cette tentative de suicide par autocrucifixion qui ferait passer certaines scènes du Dîner de cons pour du cinéma vérité. La distribution entière ressemble à un casting de film choral où des figurants du quotidien se transforment, le temps d'un paragraphe, en héros tragico-comiques.

D'une certaine manière, on pourrait presque lire l'ensemble comme une série de courts-métrages ultra condensés. Chaque fait divers a son ton, son rythme, son petit twist. Certains chapitres improvisent des comédies cruelles, d'autres flirtent avec un malaise réel, surtout quand la violence, la maladie ou le sexe s'invitent dans l'équation. On sent bien la patte de journalistes aguerris : l'art de la chute, du détail qui tue, de la phrase qui, en trois lignes, installe une situation, un décor, et vous colle un rictus.

Dix-sept ans plus tard, en 2025, le livre fonctionne aussi comme une capsule temporelle. Même si les faits divers ne sont pas datés un par un, on perçoit le climat d'une époque : le monde d'avant la généralisation des réseaux sociaux, où l'insolite circulait encore par les pages « faits divers » des journaux et pas seulement par les « threads WTF » de X et les montages TikTok. Les auteurs insistent d'ailleurs sur cette idée que, pour reprendre une formule bien connue de Jean-Paul Sartre, les faits divers disent quelque chose de profond sur une société. Sur le papier, la promesse est séduisante : rire du réel, mais avec en filigrane un miroir tendu à notre temps.

Sauf que, à la lecture, l'expérience est moins renversante que prévu. Oui, certains faits divers sont irrésistibles, au point de déclencher un vrai fou rire, celui qui vous prend par surprise dans le train et vous oblige à refermer le livre pour ne pas passer pour le cinglé du wagon. Oui, la formule « incroyable, mais authentique » tient souvent ses promesses : quelques histoires sont tellement démentes qu'on se surprend à imaginer les réunions de rédaction de Marianne où quelqu'un a dû dire, hilare, « non, mais ça, on le garde pour Ils l'ont fait ! ! ». Mais l'ensemble reste étonnamment inégal.

Le souci principal vient de la répétition. Cinq cents variations sur la connerie humaine, c'est beaucoup. Les premières dizaines de pages donnent une impression de fraîcheur, un peu comme un best of des meilleures blagues d'un pote. Arrivé à mi-parcours, l'effet se dilue : on commence à reconnaître les structures, les ressorts, les « types » de situations (l'arnaque minable, la pulsion sexuelle incontrôlée, l'invention bricolée qui tourne au drame, l'absurde administratif…). On continue de sourire, mais le ressort comique se détend. À force de marteler le même clou, le livre finit par ressembler à un marathon de sketchs sans respiration, où même les bons passages pâtissent de la saturation.

Autre limite, plus gênante : la frontière entre le rire et le malaise est souvent franchie sans beaucoup de précautions. Se moquer d'un gardien qui se prend nu avec des statues, c'est plutôt inoffensif. En revanche, rigoler d'un gynécologue qui « pénètre ses patientes pour la bonne cause » ou d'une tentative de suicide par autocrucifixion pose un problème plus sérieux. On sent que le livre veut rester dans le registre du gag noir, façon humour grinçant à la Pierre Desproges, mais sans toujours prendre le temps de poser un recul, un cadre, une nuance. Résultat : selon sa sensibilité, on peut passer d'un haussement de sourcils amusé à un vrai sentiment d'inconfort, voire de dégoût.

Là où Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio parvient à faire émerger un regard sur la société à travers des phrases de bistrot, Ils l'ont fait ! reste souvent au niveau du gag brut, sans prolongement. Les auteurs rappellent que ces histoires sont révélatrices des excès et de la créativité tordue de l'humain, mais le livre ne va pas vraiment au-delà de cette constatation générale. C'est un gigantesque florilège, pas une exploration construite. Cela se lit facilement, ça se repose tout aussi facilement, et ça se mélange dans la mémoire. Une fois refermé, on retient deux ou trois histoires dingues… et une impression diffuse, pas beaucoup plus.

Le format lui-même encourage un usage particulier : ce n'est pas un livre qu'on dévore d'une traite comme un roman, c'est un truc qu'on laisse traîner sur la table basse, qu'on ouvre au hasard, qu'on consulte entre deux notifications. Dans ce cadre-là, en picorage, ça fonctionne plutôt bien : une page par-ci, deux par-là, et on obtient une petite dose de rire ou de consternation. En lecture suivie, en revanche, la mécanique apparaît plus nue, plus répétitive, et ses coutures se voient. On sent le côté « produit dérivé » d'une rubrique de presse : un best of relié, plus qu'une œuvre pensée pour la forme livre de bout en bout.

Reste la question du public visé. Pour quelqu'un qui adore les faits divers, qui collectionne déjà les recueils de bourdes, de « perles du bac » et de déclarations absurdes, qui regarde volontiers les documentaires sur les affaires étranges et les ratages judiciaires, Ils l'ont fait ! a tout du cadeau sympa ; même si, au final, le livre laisse une sensation mitigée. Le concept est séduisant, quelques histoires sont vraiment mémorables, la plume a du punch, et on sent l'expérience du terrain derrière les lignes. Mais la forme compilation massive, l'absence de véritable progression, la fatigue comique qui s'installe et certaines entrées franchement problématiques tirent l'ensemble vers le bas. C'est un volume que je peux feuilleter avec plaisir par moments, que je peux offrir à quelqu'un qui aime ce genre de curiosités, mais que je ne placerai ni dans ma liste de lectures indispensables, ni dans celle des ratages complets. Un objet amusant, parfois brillant, parfois lourd, qui finit par refléter assez bien ce qu'il décrit : un monde où le génial et le pathétique cohabitent sans toujours faire bon ménage.
Ma note46%
Lu le 22 Août 2025


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