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· Julien   Lepage

Comme une image
Agnès Jaoui
2004

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Illustration de critique : Comme une image
Le milieu littéraire parisien ressemble parfois à une cour de récréation où les ego se bousculent pour avoir la meilleure place. C'est dans cet univers que le tandem Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri nous plonge avec leur deuxième collaboration derrière la caméra, cinq ans après le triomphe du Goût des autres. L'attente était forcément élevée : après tout, le duo avait raflé quatre César avec leur premier film, et leur écriture acérée avait déjà fait mouche dans Cuisine et dépendances ou Un air de famille. Cette fois, ils s'attaquent à la tyrannie de l'image et aux jeux de pouvoir dans l'intelligentsia, avec Marilou Berry (la fille de Josiane Balasko) dans son premier vrai rôle au cinéma.

L'histoire s'articule autour de Lolita Cassard, vingt ans et quelques complexes, qui cherche désespérément le regard de son père, Étienne Cassard, écrivain célèbre trop occupé à se contempler lui-même pour voir sa fille. Dans cette valse des vanités gravitent Sylvia Miller, professeure de chant qui découvre que son élève boudeuse est la fille du grand homme, et Pierre, son mari, écrivain raté qui voit soudain s'ouvrir les portes du succès. Chacun utilise l'autre comme marchepied vers ses propres ambitions, dans une ronde où les masques tombent lors d'un week-end à la campagne ; passage obligé du cinéma français depuis Rohmer.

Le scénario, récompensé par le Prix du même nom à Cannes sous la présidence de Tarantino (un choix surprenant), déploie les mécaniques habituelles du duo : dialogues ciselés, observation minutieuse des petites lâchetés quotidiennes, portraits au vitriol d'une bourgeoisie culturelle qui s'auto-contemple. Pourtant, quelque chose grince dans la mécanique. Là où Le goût des autres trouvait un équilibre subtil entre satire et tendresse, ce nouveau film semble hésiter entre plusieurs registres. L'intrigue autour de la célébrité littéraire et ses courtisans rappelle évidemment Ève de Mankiewicz, mais sans sa noirceur assumée ni son élégance vénéneuse. Les situations s'enchaînent de manière prévisible, comme si le film cochait méthodiquement les cases d'un cahier des charges de la comédie dramatique française.

Les personnages souffrent d'un mal étrange : ils sont à la fois trop écrits et pas assez incarnés. Lolita, avec ses kilos en trop et sa voix d'or, aurait pu être touchante dans sa quête d'amour paternel, mais elle devient vite agaçante à force de se complaire dans son malheur. Son père Étienne cumule tous les défauts de l'intellectuel parisien (égocentrisme, cruauté déguisée en franchise, drague pathétique de jeunes femmes) sans qu'on comprenne vraiment ce qui l'a rendu ainsi. Les Miller forment un couple d'arrivistes sympathiques, mais leur trajectoire manque de surprise. On devine trop facilement que Pierre sera corrompu par le succès et que Sylvia finira par avoir des remords. C'est dommage, car le film touche parfois juste quand il montre comment chacun instrumentalise l'autre tout en se mentant à soi-même.

Les thèmes abordés (la dictature de l'apparence, le pouvoir de la notoriété, l'hypocrisie du milieu culturel) restent pertinents, mais leur traitement manque de mordant. Le film semble vouloir dénoncer la superficialité de ce petit monde tout en restant fasciné par lui, comme ces sociologues qui finissent par adopter les codes de la tribu qu'ils étudient. La question du regard, centrale dans le titre, aurait mérité un traitement moins littéral. On pense à Claude Sautet qui savait filmer ces milieux bourgeois avec une tendresse désabusée, ou même à Woody Allen dans ses portraits new-yorkais d'intellectuels névrosés. Ici, on oscille entre la caricature et le naturalisme sans trouver le ton juste.

La réalisation de Jaoui reste fonctionnelle, mais sans audace. Les plans sont sages, la mise en scène conventionnelle, comme si elle n'osait pas s'éloigner du théâtre filmé. La photographie baigne dans cette lumière douce et dorée typique du cinéma français de qualité, mais qui finit par uniformiser tous les décors. La musique, avec cette séquence d'ouverture sur du Schubert (qui sera d'ailleurs reprise par Wes Anderson dans Moonrise Kingdom quelques années plus tard), apporte une touche de grâce, notamment quand Alexandra Rübner double les parties chantées de Berry. Les scènes de chorale, tournées avec l'ensemble vocal Canto Allegre issu des conservatoires parisiens, offrent des respirations bienvenues dans ce huis clos étouffant.

Côté interprétation, Bacri livre du Bacri de qualité : râleur, misanthrope, touchant malgré lui… Mais on sent qu'il pourrait interpréter ce rôle les yeux fermés. C'est à la fois sa force et sa limite : il incarne parfaitement ce personnage d'intellectuel aigri, mais on aimerait le voir sortir de ce registre qu'il maîtrise trop bien. Berry, pour ses débuts, s'en sort honorablement malgré un rôle ingrat. Elle parvient à transmettre le mal-être de son personnage, même si on aurait préféré plus de nuances dans l'interprétation. Jaoui elle-même reste en retrait, comme si elle n'osait pas trop en faire devant sa propre caméra. Grévill compose un écrivain raté crédible, mais transparent, et Desarnauts, l'ancienne héroïne de Premiers baisers, apporte une fraîcheur inattendue dans le rôle de l'épouse trophée. Mention spéciale au chauffeur de taxi du début, interprété par Berroyer, qui en quelques minutes pose l'ambiance du film.

Au final, on sort de la projection avec un sentiment mitigé, comme après un repas dans un bon restaurant où les plats, pourtant bien préparés, manqueraient de saveur. Le film n'est pas désagréable — les dialogues font mouche par moments, certaines scènes touchent leur cible —, mais il lui manque ce petit supplément d'âme qui transforme une observation sociologique en œuvre cinématographique. C'est du Jaoui/Bacri en pilotage automatique, qui recycle ses propres recettes sans retrouver la grâce de leurs précédentes collaborations. Le film a d'ailleurs été le premier projeté dans une salle équipée pour malvoyants et malentendants au cinéma L'Arlequin, une initiative louable qui témoigne de l'engagement social du duo, mais qui ne suffit pas à masquer les faiblesses artistiques de l'œuvre.
Ma note57%
Vu le 27 Septembre 2009


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