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· Julien   Lepage

Journal de crise 2011 – 2013
Hervé Lepage
2014

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Illustration de critique : Journal de crise 2011 – 2013
Rares sont les essais économiques que l'on dévore comme un polar, et pourtant c'est exactement ce qui m'est arrivé avec les 614 pages de ce Journal de crise 2011 – 2013. Publié chez Lulu.com en cette fin d'année 2013, avec une couverture signée par son fils (votre serviteur) et un quatrième de couverture par Maryse Lepage, l'ouvrage est une affaire de famille autant qu'un acte d'indépendance intellectuelle. Hervé Lepage n'est pas un économiste de plateau télé, ni un universitaire en quête de chaire : c'est un professionnel de la gestion de patrimoine qui, depuis juillet 2011, adresse à ses clients et proches une lettre de conjoncture mensuelle. Vingt-huit livraisons au total, compilées ici dans un pavé qui, à défaut de ressembler à un roman de gare, en a la lisibilité. Ce n'est pas un auteur prolifique en matière éditoriale, et c'est justement ce statut d'outsider qui confère à l'ensemble une fraîcheur que n'aurait jamais un énième opus d'Artus ou de Baverez ; deux figures que l'auteur cite d'ailleurs, avec un respect très mesuré.

Le principe est simple et ne varie jamais : chaque chapitre, titré avec un sens certain de la formule (« Flash spécial krach », « Paroles, paroles », « Mentir pour durer », « SOS croissance »), s'ouvre sur un panorama chiffré des marchés — actions, obligations, changes, matières premières, immobilier — présenté dans des tableaux comparatifs avec performances passées et prévisions. S'ensuit une analyse macroéconomique zone par zone : États-Unis, Chine, émergents, Europe, France… puis un développement thématique qui constitue le vrai morceau de bravoure de chaque livraison. Le tout sous forme de questions-réponses où Hervé Lepage joue simultanément l'intervieweur et l'interviewé, ce qui donne au texte une allure de conversation érudite avec soi-même, comme si Audiard avait décidé un beau matin de rédiger un bulletin de la Banque de France. On retrouve d'ailleurs Audiard dans l'index des noms qui clôt le volume… et le simple fait qu'un essai économique dispose d'un index citant aussi bien Bernanke que Buzzati, JCVD et Bill Murray en dit long sur le registre.

Le « personnage principal », si l'on peut dire, c'est l'euro, et cette monnaie unique tient dans ces pages le rôle du condamné à mort qui ne le sait pas encore. Dès juillet 2011, la thèse est posée avec une netteté qui force le respect : l'euro, « commencé par le toit » en l'absence de tout fédéralisme budgétaire, ne peut fonctionner qu'en forçant la convergence entre des économies qui divergent chaque jour davantage. L'Allemagne est le tailleur du costume — et Hervé Lepage a cette image savoureuse de Schwarzenegger faisant porter son costume sur mesure à Sarközy et s'étonnant qu'il ne lui aille pas — tandis que la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie et, de plus en plus, la France, sont les figurants d'un film catastrophe dont personne ne veut écrire la fin. L'auteur est lucide, souvent précoce dans ses alertes : il identifie la mécanique de contagion de la dette souveraine avant que le consensus ne l'intègre, annonce que la BCE va devoir « manger son chapeau » sur les hausses de taux, et qualifie Trichet de lieutenant Drogo du Désert des Tartares de Buzzati, guettant une inflation salariale qui ne viendra jamais. La comparaison est délicieuse et, avouons-le, assez juste.

Au fil des mois, le casting s'étoffe. Draghi remplace Trichet et injecte ses milliers de milliards. Merkel encaisse les défaites électorales. Hollande entre à l'Élysée, et Hervé Lepage prédit aussitôt, avec une prescience assez remarquable, l'effondrement de sa popularité, la chute du gouvernement Ayrault et même l'hypothèse Valls comme successeur à Matignon. Cahuzac débarque dans le récit comme un coup de théâtre et l'auteur en tire toutes les conséquences politiques avec une jubilation contenue. Le peuple grec, lui, traverse ces pages comme un fantôme : 25 % de chômage, SMIC à 400 euros, retraites divisées par deux, et des créanciers qui le complimentent pour la constance avec laquelle il avale son huile de foie de morue. Sur ce sujet, la plume d'Hervé Lepage se fait plus grave, presqu'émue, et c'est probablement dans ces passages que l'on mesure le mieux la sincérité du bonhomme.

Ce qui rend cette lecture addictive, c'est que l'auteur ne se contente pas de commenter : il prédit, il chiffre, il s'engage, et il assume. Sa prévision de récession pour la France en 2013, à contre-courant du consensus officiel, se révèle plus proche de la réalité que les projections de Bercy. Son insistance sur la sous-évaluation des marchés actions, paradoxale vu son pessimisme macro, est argumentée avec rigueur : il rappelle que les niveaux de septembre 2011 sont comparables aux points bas de mars 2003 et mars 2009, et que dans les deux cas les cours avaient repris plus de 50 % dans les douze mois suivants. Et quand il se trompe, il le dit, ce qui, dans le métier, relève presque de l'héroïsme. Un moment particulièrement savoureux est le chapitre de février 2012, où il invente de toutes pièces un débat télévisé entre le candidat du « Parti EPERON — Empêcheurs de penser en rond » et un certain « J. Connérien, Chef Économiste chez Disney Channel ». Sous couvert de burlesque, il démonte méthodiquement les arguments contre la sortie de l'euro avec une efficacité redoutable. On pense à ce que ferait un Chabat version économiste.

Le dossier consacré au modèle allemand, en décembre 2012, est un modèle du genre : l'auteur invoque la loi de Godwin pour constater que toute conversation politique finit par évoquer l'Allemagne, puis dissèque les réussites (compétitivité, excédent commercial) et les non-dits (compression salariale, mini-jobs, euro artificiellement faible pour l'économie allemande) avec un équilibre qui manque cruellement au débat public. La fable de l'âne dont le maître divise la ration par deux chaque jour, et qui meurt le jour où son propriétaire était convaincu qu'il n'avait pas besoin de manger, résume mieux que n'importe quelle courbe les impasses de l'austérité.

Par ailleurs, Hervé Lepage cède parfois à la tentation d'élargir son champ bien au-delà de l'économie. Les passages géopolitiques, notamment sur la Syrie (septembre 2013), posent des questions légitimes sur les manipulations en temps de guerre. La longue digression sur les guerres du Golfe — l'affaire des couveuses koweïtiennes, les armes de destruction massive — est factuellement intéressante.

La limite de ce journal, subtile, tient au biais de confirmation. La conviction que l'euro va éclater « inéluctablement » et « bientôt » traverse l'intégralité de l'ouvrage comme un fil rouge. Or, à l'heure où je referme ce livre, l'euro est toujours debout. Le « whatever it takes » de Draghi a repoussé l'échéance d'une manière que l'auteur sous-estime manifestement, n'y consacrant que quelques lignes là où le sujet méritait un chapitre entier. Les événements qui valident la thèse sont longuement célébrés ; ceux qui la nuancent sont évacués avec une désinvolture qui tranche avec la rigueur habituelle. C'est le péché mignon du pamphlétaire qui sommeille sous l'analyste.

Mais ces réserves, réelles, ne doivent pas masquer l'essentiel : ce Journal de crise est un document précieux et un plaisir de lecture rare dans le champ économique. Ceux qui ont aimé La trahison des élites de Baverez pour le diagnostic, mais en trouvaient la prose un peu austère, ou qui voudraient une version française, lettrée et rageuse de la chronique de crise que tient Krugman dans le New York Times, trouveront ici leur bonheur. Hervé Lepage écrit comme il pense : vite, fort, avec une culture qui irrigue chaque page et un humour qui ne déserte jamais, même quand les nouvelles sont sinistres. On referme ces 614 pages avec le sentiment d'avoir traversé deux ans et demi de tempête en compagnie d'un capitaine qui voit clair, qui dit ce qu'il voit, et qui, de temps en temps, regarde un peu trop longtemps dans la même direction, mais avec qui, au moins, on ne s'est pas ennuyé une seule seconde.
Ma note80%
Lu le 25 Décembre 2013


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