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· Julien   Lepage

Journal de crise 2014
Hervé Lepage
2015

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Illustration de critique : Journal de crise 2014
Chaque famille a ses rituels de fin d'année. Certaines se retrouvent autour d'une bûche, d'autres devant La grande vadrouille. Chez les Lepage, on a droit en prime à un pavé de trois cents pages qui prétend vous expliquer pourquoi le monde va mal, pourquoi il ira plus mal encore, et pourquoi ceux qui vous affirment le contraire sont au mieux des imbéciles, au pire des complices. Hervé Lepage, mon père — autant l'annoncer d'emblée, la transparence m'évitera le ridicule d'une objectivité feinte —, publie depuis juillet 2011 ces chroniques annuelles qui, mois après mois, passent au crible l'économie mondiale, les marchés financiers, la géopolitique et la politique intérieure française. Après un premier tome consacré aux années 2011, 2012 et 2013, ce Journal de crise 2014 est donc le deuxième du genre, imprimé comme le précédent chez Lulu.com avec en couverture une illustration de votre serviteur — ce qui, convenons-en, n'est pas un gage de neutralité supplémentaire. Cela posé, je vais essayer d'être aussi honnête que possible, ce qui veut dire aussi impitoyable que nécessaire.

Le principe est rodé : chaque chapitre correspond à un mois de l'année et s'ouvre généralement par un dossier thématique : les scénarios prospectifs en janvier, l'état de l'opinion mondiale en février, la crise ukrainienne en mars, la question des 3 % de déficit en juillet, l'effondrement du pétrole en décembre, etc. avant de basculer sur un tour d'horizon des marchés financiers, tableaux de performances à l'appui, puis sur une « promenade géopolitique » et un commentaire acide de la vie politique française. Le tout est structuré sous forme de dialogue : un interlocuteur fictif pose les questions, l'auteur y répond. Le procédé évoque moins le dialogue platonicien que l'interview imaginaire d'un Audiard de la finance, un type qui aurait lu tous les rapports du FMI, mais garderait le ton du comptoir. Ça ne devrait pas marcher et pourtant ça fonctionne remarquablement bien, parce que la plume est là. L'écriture est précise, fluide, souvent drôle, capable de rendre limpide un mécanisme aussi rébarbatif que le quantitative easing ou l'élasticité-prix des exportations sans jamais donner l'impression de faire cours.

Le morceau de bravoure du livre, c'est incontestablement le chapitre de janvier et ses trois scénarios pour l'année à venir. Le premier, le « scénario rose », déroule la reprise tranquille que promettent tous les prévisionnistes officiels : on sent bien que l'auteur n'y croit pas une seconde, mais il joue le jeu avec une ironie rentrée assez jouissive. Le deuxième imagine un cataclysme financier déclenché par la Chine qui cesserait d'acheter de la dette américaine, entraînant l'effondrement du dollar, la fermeture de Wall Street et la dissolution de l'Union Européenne. C'est du Tom Clancy réécrit par un ancien de la gestion d'actifs, avec un discours fictif d'Obama capitulant devant les créanciers qui ne manque pas de souffle. Le troisième scénario, politique et social, est le plus saisissant : poussée des partis eurosceptiques aux européennes, FN en tête en France à plus de 25 %, PS effondré à 12 %, dissolution de l'Assemblée, gouvernement d'austérité radicale. Quand on referme le livre en décembre et qu'on compare avec ce qui s'est effectivement passé, le taux de réalisation est franchement impressionnant. Le FN a bien fait 25 %, le PS est bien tombé à 13,9 % quand tous les sondages le donnaient au-dessus de 17. La dissolution n'a pas eu lieu, certes, mais la déliquescence du pouvoir décrite avec des mois d'avance colle à la réalité de manière troublante.

Sur le terrain purement économique, le livre tient ses promesses. L'analyse de la politique monétaire de la Fed est solide et pédagogique. L'explication du mécanisme par lequel la création monétaire massive profite quasi exclusivement aux détenteurs d'actifs financiers — le fameux 1 % — est développée avec une constance qui finit par convaincre, chiffres et exemples à l'appui. Le chapitre sur les marchés émergents, avec sa description clinique du « sudden stop » et des options qui s'offrent aux pays frappés, pourrait figurer dans un bon manuel d'économie internationale. L'étude de cas sur l'échec des Abenomics au Japon, en décembre, est un modèle du genre : comment la dévaluation du yen n'a stimulé ni les exportations ni les salaires, appauvrissant au contraire les consommateurs par le renchérissement des importations et la hausse de la TVA. L'auteur en tire des leçons pour la zone euro qui méritent d'être méditées, notamment sur cette fameuse élasticité-prix qui explique pourquoi l'Allemagne prospère avec un euro fort tandis que la France et l'Italie s'asphyxient. On trouve là, disséminés dans un ouvrage grand public, des éléments d'analyse que bien des économistes patentés seraient incapables de formuler aussi clairement.

La politique française est traitée avec une verve corrosive qui ne fait grâce à personne. Hollande, Valls, Copé, Sarközy : tout le monde y passe, sans préférence partisane. L'auteur a cette qualité rare de taper aussi fort à gauche qu'à droite, rappelant à ceux qui réclament la baisse des dépenses publiques que la droite a été plus longtemps au pouvoir sur trente ans sans jamais y parvenir, et à ceux qui dénoncent l'austérité que les mesures prises chez nos voisins sont autrement plus brutales. Le passage sur la stratégie allemande du « passager clandestin » — avoir profité de la croissance et de l'explosion du coût du travail chez ses voisins pour bloquer ses propres salaires et doper sa compétitivité — est l'un des plus percutants du livre. La citation d'Audiard recyclée pour l'occasion (« la croissance, c'est comme la Sainte Vierge : si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s'installe ») résume assez bien le ton général.

C'est quand on passe à la géopolitique que le recueil tacle le lecteur le plus « BFM-compatible ». Sur l'Ukraine, l'auteur adopte une lecture résolument pro-russe, présentant la crise comme le résultat d'une stratégie américaine de harcèlement visant Poutine après l'affaire syrienne. Le rattachement de la Crimée est décrit comme une réponse défensive inévitable, les insurgés de Kiev réduits à leurs composantes néo-nazies les plus radicales, et les aspirations européennes d'une partie de la population ukrainienne à peu près ignorées. L'argumentation est construite avec habileté et certains points sont incontestables, comme l'hypocrisie occidentale sur le droit des peuples, le deux poids deux mesures entre Crimée et Kosovo, l'interventionnisme américain en Irak. De même, le long développement sur Mandela fourmille d'éléments factuels documentés sur la violence de l'ANC, sur les conditions de son accession au pouvoir et sur le bilan réel de l'Afrique du Sud post-apartheid. On sent l'auteur désireux de choquer le bourgeois. L'affaire Dieudonné, traitée en février, relève du même plaisir coupable : l'analyse sociologique de la « Dieudosphère » comme phénomène transcendant les clivages traditionnels est stimulante.

On touche là à l'ambiguïté fondamentale de l'ouvrage. Hervé Lepage est manifestement un homme cultivé, bon lecteur, excellent vulgarisateur, doté d'une plume que beaucoup d'éditorialistes professionnels pourraient lui envier. Sa capacité à articuler macroéconomie, marchés financiers, géopolitique et politique intérieure dans un récit fluide et accessible est rare. Ses prévisions de marché, suivies mois après mois avec tableaux chiffrés et prévisions personnelles, confèrent à l'exercice une rigueur vérifiable qui manque cruellement aux commentateurs habituels.

Ce livre fait donc quelque chose que presque personne ne fait en France : il prend le lecteur au sérieux. Il lui explique les mécanismes, lui fournit les chiffres, lui expose les enchaînements causaux, et lui laisse, en dépit du ton souvent péremptoire, la possibilité de ne pas être d'accord. Dans un paysage médiatique où l'analyse économique oscille entre le catéchisme libéral de Lenglet — joliment épinglé dès la première page — et les imprécations creuses de la gauche radicale, un texte qui vous fait comprendre en trois paragraphes pourquoi les taux à dix ans espagnols sont passés de 7 % à 3 % et ce que ça implique pour votre assurance-vie, ça n'a pas de prix. Ou plutôt si, ça a un prix : celui d'accepter que le guide qui vous fait visiter le bâtiment ait ses propres convictions sur l'architecte, et qu'il ne se prive pas de vous les faire partager. À vous de trier. Le Journal de crise 2014 a le mérite supplémentaire de se lire comme un feuilleton : on tourne les pages pour savoir si le mois suivant donnera raison ou tort à l'auteur. Et force est de constater qu'il a plus souvent raison que tort, ce qui, en matière de prévision économique, relève pratiquement du miracle.
Ma note80%
Lu le 25 Décembre 2014


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