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· Julien   Lepage

Journal de crise 2015
Hervé Lepage
2016

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Illustration de critique : Journal de crise 2015
Hervé Lepage n'est pas un intellectuel de métier : c'est un gestionnaire de patrimoine, fin connaisseur des marchés financiers, grand lecteur, et observateur du monde dont la plume s'est affûtée au fil des années. Ce Journal de crise 2015 est le troisième volume d'une série entamée en 2011, compilant douze lettres mensuelles envoyées à un cercle privé tout au long de l'année. Chaque numéro suit le même protocole : un panorama des marchés financiers avec tableaux à l'appui, suivi d'un « dossier du mois » consacré à un événement ou une thématique de fond.

Le livre se présente sous la forme d'un faux dialogue socratique. L'auteur se pose lui-même des questions, et y répond dans de longs développements argumentés. C'est un genre casse-gueule, le risque étant de n'interroger que les aspects du réel qu'on a envie d'aborder, mais Hervé Lepage s'en tire plutôt bien, parce que la construction est rigoureuse et le style, franchement, tient la route. On pense parfois à Desproges pour la férocité de l'ironie, à Cavanna pour l'insolence, à un certain journalisme d'investigation des années 70 pour le goût de débusquer ce qui se passe derrière le rideau.

L'année 2015 offrait une matière première abondante. Charlie Hebdo en janvier, la crise grecque qui s'étire de mai à septembre, les attentats du 13 novembre, la crise des migrants, la dévaluation du yuan, le scandale Volkswagen, la remontée — ou non — des taux de la Fed. Sur chacun de ces sujets, l'auteur développe une analyse qui prend systématiquement à rebrousse-poil la lecture dominante. Sa force, c'est qu'il a souvent raison sur les faits économiques : les analyses de marché sont rigoureuses, le pessimisme structurel sur la croissance mondiale est bien argumenté, et la lecture de la crise grecque — notamment l'idée que le retour à la drachme eût été économiquement moins destructeur que le troisième plan d'austérité — est défendable et défendue avec rigueur.

Là où les choses se compliquent, c'est quand on quitte le terrain strictement économique. Parce que Hervé Lepage a une théorie du monde, et cette théorie est cohérente jusqu'au bout ; ce qui est à la fois sa qualité principale et son principal défaut. Un « empire oligarchique mondialiste » dont le siège serait à Washington orchestre en coulisses la destruction des États-nations, la crise migratoire, les attentats, l'affaire Volkswagen et à peu près tout ce qui cloche sur la planète. Cette grille de lecture totalisante a le mérite de la clarté. Elle transforme ainsi chaque événement en confirmation du schéma préétabli.

Le chapitre de mars, qui établit un parallèle entre 1935 et 2015, avec Hitler d'un côté et Poutine de l'autre, non pas pour les assimiler, mais pour montrer que la propagande contre Poutine ressemble à celle contre Hitler, est un exemple de ce que j'appellerais une argumentation brillamment menée vers une conclusion qui me met mal à l'aise les plus sensibles !

Il y a aussi des passages sur Israël, sur l'influence des « porteparole médiatiques » de la communauté juive, sur la création de l'État hébreu, qui sont écrits avec la même assurance décontractée que le reste. L'auteur anticipe l'objection, se défend à l'avance d'antisémitisme.

Le livre, pris dans son ensemble, est une lecture stimulante. Sur le terrorisme, la démonstration que l'émotion collective post-attentat sert mécaniquement à faire accepter des restrictions de libertés que les populations n'auraient pas tolérées autrement — démonstration faite en juin, cinq mois avant le 13 novembre — est gênante d'actualité. Sur l'Europe, la lecture des forces centrifuges (Grexit, Brexit) qui risquent de fracturer l'Union est plus lucide que la plupart des analyses institutionnelles de l'époque. Sur la Chine et le ralentissement mondial, pareil.

Hervé Lepage écrit bien, pense vite, cite Giraudoux, Rousseau, Asimov et Peyrefitte avec aisance, et a le courage de ses opinions ; ce qui n'est pas si fréquent. Ceux que La servitude volontaire de La Boétie ou les pamphlets de Michéa ont déjà intéressés retrouveront ici une tonalité familière. Les lecteurs de Candide aussi, pour l'ironie.
Ma note71%
Lu le 25 Décembre 2015


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