Journal de crise 2016
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Disons-le franchement : critiquer le livre de son père, c'est un exercice périlleux ! Pire encore, j'ai signé l'illustration de couverture de ce Journal de crise 2016, ce qui me place dans la position inconfortable du complice qui ne peut pas vraiment faire semblant d'être neutre. Mais justement, peut-être que cette proximité m'autorise une franchise que d'autres n'oseraient pas.
Hervé Lepage publie depuis plusieurs années ce journal économique mensuel avec une régularité de métronome. Ce n'est pas un coup d'essai, c'est une pratique. Le principe est simple : un chapitre par mois, de janvier à décembre, structurés en dialogue fictif questions-réponses, où l'auteur interroge et répond tour à tour : un monologue déguisé en échange socratique, ce qui est peut-être la forme rhétorique la plus honnête qui soit quand on a des convictions bien arrêtées. À chaque édition, des tableaux de suivi des marchés financiers permettent de vérifier après coup si les prévisions tiennent la route. C'est courageux, ou imprudent, selon les années.
On retrouve cette année Draghi en apprenti sorcier monétaire incapable de sortir de sa propre magie, Yellen en capitaine qui a raté la fenêtre de tir, Trump en phénomène que tout le monde prenait encore pour une blague en janvier et que l'auteur traitait déjà, lui, comme un finaliste sérieux. Clinton en candidate mal-aimée de son propre camp. Poutine en joueur d'échecs patient que la presse occidentale s'évertue à présenter comme fou alors qu'il gagne ses parties. Et en toile de fond, une Union Européenne décrite comme un château de cartes que les banquiers centraux maintiennent debout à force d'y souffler doucement dessus… mais dans la mauvaise direction.
Ce qui frappe à la lecture, c'est d'abord la qualité des anticipations. Dès les premières pages de janvier, alors que les marchés s'effondrent sur les craintes d'un krach chinois, l'auteur explique posément pourquoi le scénario catastrophiste ne tient pas. Il a raison. Il prédit que la Fed ne relèvera pas ses taux autant que le consensus le croit : elle ne le fait pas. Il recommande l'or quand tout le monde s'en désintéresse : il gagne 20 % sur l'année. Il donne la finale Trump-Clinton comme inévitable en janvier, quand les commentateurs les plus sérieux traitaient encore le premier comme un accident de casting. Il se trompe sur le Brexit en donnant le « Remain » vainqueur, et l'admet franchement en juillet, ce qui est rare dans un genre où l'omission des erreurs est le sport national. L'honnêteté du bilan intermédiaire est l'un des charmes de la formule.
Côté style, Hervé Lepage écrit comme il pense : vite, avec un humour corrosif qui fait mouche, des formules qui restent en tête — « pile ça rapporte 0, face ça vaut 0 » à propos des fonds en euros, ou ce Samuelson cité avec délectation selon lequel « les indices ont prévu 9 des 5 dernières récessions ». Les références culturelles pleuvent sans pédanterie excessive : Rimbaud pour un titre de chapitre, Le ciel peut attendre de Warren Beatty détourné en « L'enfer peut attendre », Idiocracy de Mike Judge invoqué à propos de Trump avec une pertinence qui fait un peu mal. On sent un lecteur omnivore qui ne fait pas la distinction entre haute et basse culture, ce qui est toujours bon signe.
Il faut cependant être honnête sur les limites. La structure dialoguée, aussi séduisante soit-elle, est une chambre d'écho : l'interlocuteur fictif ne pose jamais une vraie question inconfortable, ne cite jamais une prévision ratée, ne pousse jamais le raisonnement dans ses retranchements. C'est le format qui veut ça, mais on finirait presque par oublier que personne ne s'est jamais trompé dans ce journal ; sauf mention explicite de l'auteur lui-même, qui reste maître du calendrier des aveux. Sur quelques sujets géopolitiques, l'auteur prend le parti de remettre en cause des versions officielles que la presse relaie sans trop sourciller : l'interprétation de mai 68, le rôle de certains réseaux dans la déstabilisation des États, la lecture de la crise syrienne à rebours du récit dominant. C'est volontairement inconfortable, parfois provocateur, et assumé comme tel : le but n'est pas de ménager le lecteur, mais de le forcer à se demander si ce qu'il croit tenir pour acquis lui vient d'une réflexion personnelle ou d'une répétition bien orchestrée. Ça secoue, c'est fait pour. Certains trouveront que l'auteur va trop loin ; d'autres que c'est exactement là où il fallait aller. Ce débat-là appartient au lecteur.
Ce que le livre réussit mieux que beaucoup d'autres choses publiées cette année sur les mêmes sujets, c'est de rendre compte d'un monde en train de se fracturer ; pas de manière abstraite, mais mois par mois, tableaux à l'appui, avec des prévisions vérifiables. La montée des souverainismes, l'échec des politiques monétaires à résoudre ce qu'elles ne peuvent pas résoudre, le divorce entre élites et classes populaires : tout ça est là, écrit en direct, sans le recul confortable du rétrospectif. Ceux qui aiment les analyses à contre-courant du consensus, formulées sans ménagement, trouveront leur compte.
Hervé Lepage publie depuis plusieurs années ce journal économique mensuel avec une régularité de métronome. Ce n'est pas un coup d'essai, c'est une pratique. Le principe est simple : un chapitre par mois, de janvier à décembre, structurés en dialogue fictif questions-réponses, où l'auteur interroge et répond tour à tour : un monologue déguisé en échange socratique, ce qui est peut-être la forme rhétorique la plus honnête qui soit quand on a des convictions bien arrêtées. À chaque édition, des tableaux de suivi des marchés financiers permettent de vérifier après coup si les prévisions tiennent la route. C'est courageux, ou imprudent, selon les années.
On retrouve cette année Draghi en apprenti sorcier monétaire incapable de sortir de sa propre magie, Yellen en capitaine qui a raté la fenêtre de tir, Trump en phénomène que tout le monde prenait encore pour une blague en janvier et que l'auteur traitait déjà, lui, comme un finaliste sérieux. Clinton en candidate mal-aimée de son propre camp. Poutine en joueur d'échecs patient que la presse occidentale s'évertue à présenter comme fou alors qu'il gagne ses parties. Et en toile de fond, une Union Européenne décrite comme un château de cartes que les banquiers centraux maintiennent debout à force d'y souffler doucement dessus… mais dans la mauvaise direction.
Ce qui frappe à la lecture, c'est d'abord la qualité des anticipations. Dès les premières pages de janvier, alors que les marchés s'effondrent sur les craintes d'un krach chinois, l'auteur explique posément pourquoi le scénario catastrophiste ne tient pas. Il a raison. Il prédit que la Fed ne relèvera pas ses taux autant que le consensus le croit : elle ne le fait pas. Il recommande l'or quand tout le monde s'en désintéresse : il gagne 20 % sur l'année. Il donne la finale Trump-Clinton comme inévitable en janvier, quand les commentateurs les plus sérieux traitaient encore le premier comme un accident de casting. Il se trompe sur le Brexit en donnant le « Remain » vainqueur, et l'admet franchement en juillet, ce qui est rare dans un genre où l'omission des erreurs est le sport national. L'honnêteté du bilan intermédiaire est l'un des charmes de la formule.
Côté style, Hervé Lepage écrit comme il pense : vite, avec un humour corrosif qui fait mouche, des formules qui restent en tête — « pile ça rapporte 0, face ça vaut 0 » à propos des fonds en euros, ou ce Samuelson cité avec délectation selon lequel « les indices ont prévu 9 des 5 dernières récessions ». Les références culturelles pleuvent sans pédanterie excessive : Rimbaud pour un titre de chapitre, Le ciel peut attendre de Warren Beatty détourné en « L'enfer peut attendre », Idiocracy de Mike Judge invoqué à propos de Trump avec une pertinence qui fait un peu mal. On sent un lecteur omnivore qui ne fait pas la distinction entre haute et basse culture, ce qui est toujours bon signe.
Il faut cependant être honnête sur les limites. La structure dialoguée, aussi séduisante soit-elle, est une chambre d'écho : l'interlocuteur fictif ne pose jamais une vraie question inconfortable, ne cite jamais une prévision ratée, ne pousse jamais le raisonnement dans ses retranchements. C'est le format qui veut ça, mais on finirait presque par oublier que personne ne s'est jamais trompé dans ce journal ; sauf mention explicite de l'auteur lui-même, qui reste maître du calendrier des aveux. Sur quelques sujets géopolitiques, l'auteur prend le parti de remettre en cause des versions officielles que la presse relaie sans trop sourciller : l'interprétation de mai 68, le rôle de certains réseaux dans la déstabilisation des États, la lecture de la crise syrienne à rebours du récit dominant. C'est volontairement inconfortable, parfois provocateur, et assumé comme tel : le but n'est pas de ménager le lecteur, mais de le forcer à se demander si ce qu'il croit tenir pour acquis lui vient d'une réflexion personnelle ou d'une répétition bien orchestrée. Ça secoue, c'est fait pour. Certains trouveront que l'auteur va trop loin ; d'autres que c'est exactement là où il fallait aller. Ce débat-là appartient au lecteur.
Ce que le livre réussit mieux que beaucoup d'autres choses publiées cette année sur les mêmes sujets, c'est de rendre compte d'un monde en train de se fracturer ; pas de manière abstraite, mais mois par mois, tableaux à l'appui, avec des prévisions vérifiables. La montée des souverainismes, l'échec des politiques monétaires à résoudre ce qu'elles ne peuvent pas résoudre, le divorce entre élites et classes populaires : tout ça est là, écrit en direct, sans le recul confortable du rétrospectif. Ceux qui aiment les analyses à contre-courant du consensus, formulées sans ménagement, trouveront leur compte.
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