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· Julien   Lepage

Journal de crise 2018
Hervé Lepage
2019

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Illustration de critique : Journal de crise 2018
Hervé Lepage, c'est avant tout un homme de marchés financiers, gérant de portefeuilles et stratégiste indépendant depuis des décennies, qui a commencé à coucher ses analyses sur papier en 2011, au creux de la grande crise de la dette européenne. Ce qui devait être une lettre d'information mensuelle à destination d'un cercle restreint de clients et d'amis s'est progressivement transformé en projet éditorial annuel, publié à compte d'auteur via Lulu.com. Le résultat, c'est une série de briques régulières, sans filet, sans service de presse, sans attachée de presse souriante. Juste le texte.

Ce Journal de crise 2018 suit le même principe que ses prédécesseurs : douze chapitres mensuels, chacun introduit par un titre thématique, entièrement rédigé sous forme d'entretien fictif. Un journaliste imaginaire pose des questions, l'auteur répond. Ce dispositif rhétorique, qu'il tient depuis le début, est à la fois une commodité narrative et une honnêteté méthodologique : en choisissant lui-même ses questions, il ne peut pas se cacher derrière un interlocuteur commode. Ce qu'il souligne, ce qu'il omet, c'est lui. Le miroir est sans filtre.

Le fil rouge du livre, c'est un tableau de performances financières actualisé chaque mois depuis janvier : un vrai tableau, avec des chiffres, des classes d'actifs, des zones géographiques, des prévisions formulées en début d'année et confrontées à la réalité au fil des livraisons. C'est la partie la plus ingrate à lire et probablement la plus précieuse : on peut vérifier ce que l'auteur avait anticipé et ce qui l'a pris à revers. En 2018, il avait bien vu la résistance de Wall Street et le décrochage des émergents. Il n'avait pas vu la violence du crash d'octobre. Cet aveu implicite dit plus sur la rigueur intellectuelle du bonhomme que n'importe quelle déclaration de principes.

L'ossature du livre, c'est l'économie et les marchés, mais la chair, c'est la géopolitique ; et c'est là que ça devient réellement intéressant, et parfois dérangeant. Hervé Lepage n'a pas la langue dans sa poche. Il attribue les manifestations iraniennes de janvier à une opération de la CIA et du Mossad. Il conteste frontalement la thèse des armes chimiques d'Assad en Syrie, cite un rapport du MIT, et démonte le récit dominant de l'attaque alliée d'avril avec une froideur chirurgicale. Il défend Poutine contre ce qu'il juge être une propagande de guerre structurée. Il lit la montée de Salvini en Italie non comme une pathologie, mais comme un signal politique à comprendre. Sur chacun de ces sujets, il se positionne explicitement à rebours du consensus médiatique et l'assume sans chercher à ménager le lecteur.

Le chapitre de mai, intitulé « Sales guerres », est le plus ambitieux et le plus clivant de l'ensemble. C'est un essai dans l'essai : une thèse géopolitique sur la fabrication des prétextes à la guerre depuis 1898, de l'USS Maine à la Syrie, en passant par l'Irak et la Libye. La démonstration est construite, les exemples sont documentés, et le raisonnement tient debout sur plusieurs kilomètres.

La cerise sur la gâteau, c'est le style. Hervé Lepage écrit bien. Pas « bien » au sens scolaire, mais bien au sens où la phrase a de l'allant, les références culturelles arrivent sans pédanterie (René Char, Pagnol, Adam Smith, les procès de Nuremberg), et le sarcasme est dosé avec une certaine élégance. La description de l'entourage de Macron comme « fonds de poubelle » de la classe politique, le parallèle entre la BCE et Napoléon arrivant à Moscou, le portrait en creux de Marine Le Pen comme « fille à papa dont la culture doit plus à JJ Goldman qu'à Hegel » — tout ça a une saveur qu'on ne trouve pas souvent dans la littérature de l'analyse financière.

Le chapitre de décembre, consacré à l'impasse européenne et aux Gilets jaunes, est probablement le meilleur. L'auteur y dissémine des prophéties qui, au moment où il les écrit, début décembre 2018, paraissent encore audacieuses. La décomposition progressive de l'UE comme question de « quand » plutôt que de « si », le consentement à l'impôt qui s'effondre non pas sur les montants, mais sur la perception d'injustice, la sociologie du mouvement des Gilets jaunes (la France rurale et péri-urbaine qui « courbe l'échine »), tout cela est vu avec une netteté que beaucoup de commentateurs professionnels ont mise bien plus longtemps à atteindre.

Ce Journal de crise 2018 n'est pas un livre confortable. Il demande au lecteur de filtrer, de douter, de faire la part des choses entre l'analyse solide et le prisme idéologique, entre la prévision juste et la prophétie auto-réalisatrice. C'est aussi, précisément pour ça, un livre qui ne ressemble à rien d'autre dans le paysage éditorial français de cette fin d'année : trop financier pour les politiques, trop politique pour les financiers, trop irrévérencieux pour les uns et les autres. Une curiosité très sérieuse, ou une chose très sérieuse sous des dehors de curiosité.
Ma note80%
Lu le 25 Décembre 2018


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