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· Julien   Lepage

Journal de crise 2019
Hervé Lepage
2020

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Illustration de critique : Journal de crise 2019
Le Journal de crise, c'est avant tout une newsletter confidentielle, diffusée en cercle restreint tout au long de l'année, et qui se retrouve fin décembre, reliée en volume sur Lulu.com, avec une illustration de couverture signée de ma main ; ce qui me place dans la situation légèrement inconfortable du fils critiquant l'œuvre du père. Autant prévenir d'emblée : je vais essayer d'être honnête, ce qui n'est pas toujours la chose la plus simple en famille.

Hervé Lepage n'est pas un auteur au sens éditorial du terme. Pas de maison d'édition, pas de service de presse, pas de rentrée littéraire. Ce Journal de crise 2019 s'inscrit dans une tradition ancienne de la lettre financière confidentielle ; ce genre hybride, à mi-chemin entre l'analyse de marché et l'essai politique, qui fleurit depuis des décennies dans les cercles où l'on parle davantage de spreads obligataires que de dernière sélection Goncourt. La filiation avec les grandes lettres anglo-saxonnes est revendiquée implicitement par la forme, et assumée par le fond : l'auteur se présente ouvertement comme un franc-tireur, seul contre le consensus des économistes qu'il raille avec une constance réjouissante.

Le dispositif est simple, mais efficace : chaque mois, un interlocuteur fantôme pose des questions auxquelles l'auteur répond. Ce format dialogué, vieux comme Socrate, a l'avantage de donner au texte un rythme vif et de permettre des relances sans s'embarrasser de transitions. En pratique, les questions sont des perches parfaitement taillées, et personne ne vient jamais contredire vraiment. C'est le léger défaut du genre : on finit par avoir l'impression d'assister à un match de tennis en solo, le genre de performance qu'on admire pour la technique, mais dont on sort avec une légère frustration de ne pas avoir vu l'échange.

Le contenu, lui, est d'une densité réelle. L'année 2019 est racontée mois après mois à travers trois prismes imbriqués : les marchés financiers, la politique internationale, et la France ; les Gilets Jaunes constituant le fil rouge de l'ensemble. Sur le plan financier, force est de reconnaître que les prévisions tiennent la route avec une régularité qui mérite d'être soulignée. Dès janvier, Hervé Lepage annonce que la Fed va capituler et baisser ses taux avant la fin de l'année (hypothèse qui rassemblait alors moins de 1 % des économistes de marché selon ses propres dires, et qui s'est pourtant réalisée en juillet). Il prédit le rebond du pétrole depuis ses abysses de décembre 2018, la reprise de l'or, et la résistance de l'économie américaine face aux Cassandre de la récession. Le tableau récapitulatif mensuel, publié à chaque livraison avec les performances réelles comparées aux prévisions, constitue une forme d'auto-audit rare dans ce genre de publication, et les chiffres ne trichent pas.

Là où ça devient vraiment intéressant — et parfois inconfortable —, c'est dans la lecture politique. Le portrait de la France de 2019 est acéré : la mécanique de la peur gouvernementale face aux Gilets Jaunes, le « deux poids deux mesures » de la répression policière, la gauchisation progressive du mouvement comme signal de récupération, le grand débat national présenté sans ambages comme une opération de communication... Tout ça sonne juste, souvent trop juste pour être vraiment agréable à lire si l'on vote plutôt dans la moitié du tableau qui en prend pour son grade. La grille des « trois blocs » — Parti Libéral Européen, Bloc National, Gauche Démocratique — est l'une des contributions analytiques les plus durables du volume. Les élections européennes de mai lui donnent une première confirmation, et on a du mal depuis lors à regarder un sondage sans y superposer mentalement cette tripartition.

Sur l'Europe, le Brexit est suivi avec une précision quasi chirurgicale, et Theresa May en prend pour son grade dans des termes qui, objectivement, n'ont pas vieilli d'un jour. La montée de Salvini en Italie est analysée sans condescendance, avec une curiosité quasi-sociologique pour les mécaniques électorales transalpines. Le chapitre sur le déclin de l'Allemagne, publié en août, préfigure des débats qui n'ont vraiment éclaté dans la presse grand public que bien plus tard.

Il faut cependant être honnête sur quelques aspérités. Le chapitre climatique de juin bousculera sans doute pas mal de lecteurs : la critique de la surenchère médiatique et de l'embrigadement de la jeunesse, la distinction entre pollution, biodiversité et CO?, la remise en cause du storytelling catastrophiste dominant : tout cela est développé avec une liberté de ton qui tranche violemment avec le discours ambiant. Personnellement, je ne maîtrise pas suffisamment le sujet pour trancher, mais les arguments soulevés donnent réellement à réfléchir, et l'on sort du chapitre avec au moins l'envie d'aller chercher ailleurs que dans le journal de vingt heures.

Les développements sur la géopolitique israélo-palestinienne et l'instrumentalisation du sionisme dans les mouvements nationalistes occidentaux sont du même acabit : une lecture structurelle froide, documentée, qui prend le risque de nommer des choses que beaucoup préfèrent prudemment taire. On peut y souscrire ou non, mais l'analyse tient debout et mérite mieux que d'être balayée d'un revers de main. Ce sont clairement les passages qui dérangeront le plus les esprits les plus hermétiques… ou les plus nourris exclusivement par BFM.

En refermant ce journal, on pense à ces auteurs qui écrivent dans leurs marges des choses que les éditorialistes des grandes maisons n'oseront formuler que deux ou trois ans plus tard, avec moins de style et plus de précautions oratoires. Hervé Lepage a le mérite de la franchise, le défaut de l'angle unique, et le talent indéniable de rendre lisible et presque romanesque ce qui pourrait n'être qu'une compilation de tableaux de marchés. Ceux qui aiment le genre trouveront ici quelque chose qui ressemble aux meilleures lettres de Marc Fiorentino, en plus rugueux et en beaucoup moins consensuel. Les autres seront peut-être surpris de ne pas s'ennuyer autant qu'ils le craignaient.
Ma note79%
Lu le 25 Décembre 2019


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