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· Julien   Lepage

Journal de crise 2020
Hervé Lepage
2021

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Illustration de critique : Journal de crise 2020
Certains livres arrivent avec une intimité particulière. Celui-ci, je l'ai vu naître au fil des mois, lettre après lettre, avant même qu'il soit relié entre deux couvertures, dont j'ai moi-même créé le visuel. Autant dire que ma position de lecteur-critique est, disons, légèrement compromettante. Mais c'est précisément cette proximité qui me permet d'en parler honnêtement : je connais l'auteur (et pour cause, c'est mon père !), je connais sa façon de penser, et je suis bien placé pour dire quand il brille et quand il dérape.

Hervé Lepage n'est pas un essayiste au sens académique du terme. C'est avant tout le rédacteur d'une newsletter confidentielle à destination d'épargnants et d'investisseurs, dans laquelle il mêle depuis des années analyse financière et commentaire géopolitique. Ce Journal de crise 2020 est la compilation de ses douze numéros de l'année ; une année qui, reconnaissons-le, lui a fourni une matière d'une richesse assez exceptionnelle. Le livre est publié en décembre 2020 via Lulu.com, le temps que l'encre sèche à peine sur les derniers événements qu'il commente, ce qui lui confère ce caractère un peu feuilletonesque, enregistrement en temps réel d'une époque qui n'en finit pas de se défaire.

La structure est toujours la même : un dialogue où l'auteur se pose lui-même les questions et y répond, ce qui ressemble parfois à un interrogatoire et parfois à un monologue de café du commerce très bien informé. Janvier commence en terrain balisé : bilan de 2019, prévisions pour 2020, or, pétrole, marchés émergents. Le ton est celui d'un analyste sûr de ses outils. Puis le coronavirus fait son entrée en février, d'abord traité avec un scepticisme affiché : « une affaire oubliée en deux mois », prédit-il, « un épiphénomène ». On sait ce qu'il advint. Ce ratage initial, Hervé Lepage a au moins l'honnêteté de l'assumer sans le réécrire.

À partir de mars, le livre change de nature. L'analyste financier laisse la place au pamphlétaire, et c'est là que le texte devient à la fois plus intéressant et plus problématique. Sa charge contre le confinement généralisé est construite avec une vraie rigueur dans certains de ses éléments : l'absence de corrélation entre sévérité des restrictions et mortalité, les dommages collatéraux sanitaires et économiques, la gestion calamiteuse des EHPAD, l'incohérence de la communication gouvernementale. Ces critiques, que beaucoup n'osaient pas formuler à voix haute en mars ou avril, se sont révélées pour partie fondées. On pense à certains passages de La stratégie du choc — cette idée que les crises servent des agendas préexistants —, mais portés ici avec une vigueur plus personnelle, plus française.

Le style est réellement une force. Hervé Lepage écrit bien, ce qui n'est pas si courant dans la littérature de newsletter. Ses phrases sont longues, mais tenues, ses références vont de Molière à Courteline en passant par Desproges, et sa satire des postures covidistes — les bobos qui applaudissent à 20h, les célébrités qui enregistrent des clips de solidarité — a une vraie qualité caricaturale. Le monologue imaginaire de Macron fixant la date du déconfinement est drôle et méchant dans les bonnes proportions. Quand il touche à ce qu'il connaît directement (mécanique des marchés financiers, scène politique française, dynamiques électorales), le texte est souvent juste et tranchant.

Là où ça se complique, c'est quand la thèse prend le pas sur l'analyse. Parce qu'il y a une thèse, unique et totale : un État profond mondial orchestrerait la crise sanitaire pour réaliser un triple agenda économique, politique et social. À partir de là, chaque fait devient preuve, chaque déni devient confirmation, chaque juge qui rejette un recours est tenu ou terrorisé. Le raisonnement péremptoire immunise le texte contre toute réfutation. La défense inconditionnelle du protocole du Professeur Raoult, la certitude absolue de la fraude électorale américaine dès le lendemain du scrutin, la théorie du Nouvel Ordre Mondial déclinée à toutes les sauces : ces passages font du bien à lire quand on est en colère contre le monde, mais ils résistent moins bien à l'examen froid.

Il y a quelque chose d'un peu troublant dans le fait de lire un auteur aussi lucide sur certaines manipulations — et il en documente de vraies — glisser ensuite vers une grille de lecture où tout s'explique par le même complot global. Le matériau est réel, la main qui le travaille est habile, mais à force de tout vouloir faire rentrer dans le même moule, on perd en chemin une partie de la nuance.

Les prévisions financières, elles, valent le détour. L'or à 1 600–1 650 $ annoncé en janvier a été largement dépassé (l'once a franchi les 2 000 $ en août), la thèse sur les faillites dans le pétrole de schiste américain s'est vérifiée, et l'anticipation de la surperformance des marchés asiatiques sur les européens est impeccable. Ces chapitres-là constituent une vraie valeur ajoutée pour qui s'intéresse à la mécanique des marchés, indépendamment de tout le reste.

Ce Journal de crise 2020 est un livre difficile à refermer et difficile à défendre en bloc. C'est un témoignage d'une franchise rare sur ce que beaucoup ont pensé tout bas en 2020, et cette franchise mérite d'être saluée. On y revient, on y trouve des choses vraies, et on bute régulièrement sur des angles morts…
Ma note79%
Lu le 25 Décembre 2020


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