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· Julien   Lepage

Jeanne d'Arc
Georges Méliès
1900

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Illustration de critique : Jeanne d'Arc
Film peint, fresque historique, attraction foraine et ambition démesurée réunies dans une dizaine de minutes : voilà ce qui se cache derrière cette relecture muette de l'épopée johannique signée Georges Méliès en 1900, avec Bleuette Bernon dans le rôle-titre, entourée de Jeanne Calvière, Jehanne d'Alcy et Charles Claudel. À l'aube du cinéma narratif, le projet impressionne par sa seule existence : raconter la vie et la mort de Jeanne d'Arc en douze tableaux, avec décors, figurants, trucages et colorisation à la main, relevait déjà d'un pari presqu'indécent pour l'époque.

Le film déroule donc, de manière très frontale, les grandes étapes du mythe : l'appel divin, la reconnaissance par les puissants, les victoires militaires, la capture, le procès, le supplice, puis une élévation finale expédiée en quelques secondes. Tout est là, résumé à grands traits, comme si l'Histoire devait tenir dans un livre d'images animé. Chaque tableau fonctionne comme une scène autonome, avec ses entrées, ses sorties et son décor peint, fidèle à la logique théâtrale et illusionniste de son auteur.

Sur le plan du scénario, l'ambition force le respect. Pour 1900, condenser un destin aussi chargé en symboles relève de la témérité. Mais cette audace a un prix : la narration avance par à-coups, parfois avec une insistance maladroite. La fameuse scène du défilé des soldats à Orléans, où les figurants passent et repassent devant la caméra comme sur un manège, finit par ressembler à une répétition générale qu'on aurait oublié de couper. Difficile de ne pas penser, avec un siècle d'écart, au Chevalier de Pardaillec des Inconnus. L'effet est involontairement comique, et surtout inutilement long, ce qui casse le rythme d'un film pourtant déjà très fragmenté.

À l'inverse, le siège de Compiègne constitue sans doute le sommet du métrage. Fumées, tirs, effondrements, agitation permanente du cadre : tout concourt à créer un chaos étonnamment lisible. Méliès y montre un vrai sens de la mise en scène de masse et du trucage spectaculaire, loin de la simple attraction. On sent le futur artisan de mondes impossibles, capable de transformer un plateau fermé en champ de bataille crédible.

Les personnages, eux, restent largement symboliques. Jeanne d'Arc n'est jamais vraiment une femme, mais une figure, une icône en mouvement. Les autorités religieuses et politiques se réduisent à des silhouettes fonctionnelles, parfois caricaturales, mais toujours lisibles. Ce manque de profondeur psychologique n'est pas une faute en soi : le film ne cherche jamais le portrait intime, seulement la reconnaissance immédiate des rôles dans une iconographie déjà connue du public de 1900.

Les thèmes abordés sont ceux, classiques, du martyre, de la foi et de l'injustice institutionnelle. Méliès ne les questionne pas vraiment, il les expose. La prison et les visions célestes auraient pu être un moment de vertige mystique ; elles restent assez maladroites, presque naïves, dans leur exécution. Pourtant, difficile de ne pas y voir un laboratoire : quelques années plus tard, le réalisateur affinera ce type d'apparitions spectrales avec bien plus de maîtrise, notamment dans Barbe-Bleue et ses fantômes d'épouses autrement plus marquants.

La réalisation oscille ainsi entre génie pionnier et lourdeurs très datées. Les décors, souvent kitsch, parfois charmants, sentent la toile peinte et la poussière de studio. La photographie est fixe, frontale, mais rigoureuse. Les effets spéciaux, eux, impressionnent encore par leur ingéniosité artisanale, surtout quand on se rappelle qu'ils ont été conçus sans montage moderne ni caméra mobile. La scène du procès, en revanche, paraît terriblement plate aujourd'hui, surtout si l'on a en tête la rigueur ascétique et la puissance dramatique de La passion de Jeanne d'Arc de Dreyer, réalisé près de trente ans plus tard. La comparaison est cruelle, mais inévitable.

Côté interprétation, le film reste fidèle au jeu très démonstratif du muet primitif. Bleuette Bernon incarne une Jeanne hiératique, souvent figée dans des poses quasi picturales, cohérentes avec l'esthétique de l'époque, mais émotionnellement limitées. Les seconds rôles, souvent joués par Méliès lui-même, relèvent plus du masque que du personnage, ce qui renforce l'impression de théâtre filmé, parfois efficace, parfois figé.

Au final, l'expérience laisse une impression partagée. Fascinant comme objet historique, admirablement audacieux pour son époque, le film souffre aujourd'hui de longueurs, de maladresses et d'une narration trop illustrative. La conclusion, abrupte, avec cette apparition éclair de Jeanne au Paradis, donne le sentiment d'un récit qu'on referme un peu trop vite, faute de savoir comment le terminer autrement. Reste une œuvre fondatrice, inégale, mais essentielle, à voir moins comme un grand film achevé que comme une étape décisive vers un cinéma capable, plus tard, d'embrasser pleinement la tragédie, la foi et le doute.
Ma note46%
Vu le 28 Juin 2025


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