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· Julien   Lepage

Jean-Philippe
Laurent Tuel
2006

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Illustration de critique : Jean-Philippe
Dans le paysage des comédies françaises du début des années 2000, Jean-Philippe, réalisé par Laurent Tuel en 2006, faisait figure d'OVNI pop. Porté par un duo inattendu, Fabrice Luchini et Johnny Hallyday, le film débarquait avec un concept aussi absurde que fascinant : et si Johnny n'avait jamais existé ? Derrière cette accroche, le film promettait une fable douce-amère sur l'identité, la célébrité, et surtout, le pouvoir que les fans peuvent avoir sur le destin de leurs idoles. Forcément, avec un tel postulat et deux monstres sacrés à l'affiche, l'attente était teintée à parts égales d'excitation et de scepticisme.

Le pitch est simple mais efficace : Fabrice, petit cadre sans histoires et fan obsessionnel de Johnny Hallyday, se réveille dans une réalité alternative où son idole n'a jamais percé. À la place du rockeur légendaire, il découvre Jean-Philippe Smet, paisible patron de bowling en banlieue, inconscient de l'icône qu'il aurait pu devenir. Paniqué par cette absence, Fabrice décide de tout mettre en œuvre pour remettre Johnny sur les rails du succès, quitte à lui apprendre ses propres chansons, qu'il connaît par cœur. Et, comme une sorte de Retour vers le futur franchouillard, le film va jouer avec les codes du voyage dans le temps (ou plutôt, entre les dimensions) pour bâtir un récit d'amitié et de réinvention.

Le scénario, signé Christophe Turpin et Tuel lui-même, ne manque pas d'idées. L'absence de Johnny est exploitée à fond, et certaines trouvailles font mouche — comme cette société où le vide laissé par l'idole a été comblé par un certain Chris Summer, chanteur sans saveur incarné par Antoine Duléry, dans l'un de ses rôles les plus involontairement grotesques. Il y a là un vrai potentiel de satire sur les rouages du star-system, la télé-réalité, le marketing du talent. Dommage que certains passages, notamment autour du casting ou des concours de chant, soient expédiés trop vite, comme si le film avait peur de son propre délire. Le traitement reste donc en surface, et la réflexion, bien qu'intéressante, manque parfois de nerf.

Les personnages, eux, sont davantage des archétypes que de véritables constructions dramatiques. Fabrice est l'archétype du fan intégral, du type qui se définit par ce qu'il aime plus que par ce qu'il est. Mais c'est justement ça qui le rend attachant. Ce n'est pas tant qu'il veut faire de Jean-Philippe une star, c'est qu'il veut retrouver son repère dans un monde qui lui semble soudain vide. Jean-Philippe, lui, devient une projection inversée de la star qu'on connaît : humble, discret, presqu'effacé, un homme qui a raté son rendez-vous avec le destin. Leur dynamique, fondée sur la fascination d'un côté et le scepticisme de l'autre, finit par se transformer en une amitié sincère, improbable et touchante.

Le film aborde des thèmes profonds sous des apparences légères. Il interroge la part de hasard dans la construction d'une légende, les effets d'un monde sans mythe collectif, mais aussi — et peut-être surtout — le rôle actif du public dans la fabrication des idoles. Johnny n'est plus une star, mais il le devient de nouveau parce qu'un fan l'y pousse, comme si la foi qu'on met dans un artiste pouvait suffire à le (re)créer. Et cette idée-là, bien qu'un peu balourde dans sa mise en œuvre, résonne étrangement fort. D'autant plus quand on sait que Johnny avait refusé le projet dans un premier temps avant de comprendre qu'il ne jouait pas Johnny… mais celui qu'il aurait pu être s'il n'avait pas eu d'accident de scooter en 1959. Un vrai rôle de contre-emploi, paradoxalement très personnel.

Techniquement, le film est un peu inégal. Tuel, jusqu'ici peu remarqué, livre une mise en scène fonctionnelle, mais sans éclat. Certains effets sont grossiers, notamment dans les transitions entre les mondes ou les scènes de rêve. La photographie est assez plate, sans grande inventivité visuelle, mais le film se rattrape par quelques séquences bien fichues, notamment la reconstitution du concert au Stade de France, tournée en plusieurs phases entre Villacoublay, Charléty et en hélico autour du vrai stade. Une scène finale impressionnante, même si elle sent un peu la superproduction bricolée.

La bande-son, mélange de tubes de Johnny et de compositions d'André Manoukian, fait le job. Certaines orchestrations sont un peu pompeuses ou mal fichues, mais entendre Quelque chose de Tennessee ou Allumer le feu dans ce contexte prend une coloration particulière. C'est kitsch, parfois même embarrassant, mais ça marche. On sent que le film cherche l'émotion, et parfois, il l'atteint.

Du côté des acteurs, Luchini fait du Luchini, avec ce mélange de démesure, de narcissisme et d'ironie qu'on lui connaît. C'est souvent drôle, parfois un peu répétitif, mais ça fonctionne, notamment quand il se lâche totalement, chantant comme un possédé dans un karaoké ou psalmodiant les textes de Johnny comme des prières. Hallyday, lui, surprend. Il joue avec son image sans jamais sombrer dans la caricature, et parvient à être touchant dans ce rôle de loser tranquille. Sa scène sur la plage, guitare à la main, a un charme brut. Et les caméos, notamment celui de Benoît Poelvoorde en Bernard Frédéric (tiré du Podium de Yann Moix), ajoutent une touche méta bien sentie.

Au final, Jean-Philippe est un film un peu bancal, parfois maladroit, mais profondément attachant. Il manque d'élégance dans sa forme, de finesse dans ses dialogues, et la mise en scène n'est pas toujours à la hauteur de son sujet. Mais il a le mérite d'avoir une vraie idée de cinéma, un duo d'acteurs habités, et une sincérité désarmante. Il ne faut pas y chercher un grand film, encore moins une biographie ou un hommage figé. C'est une fable légère, imparfaite, mais animée par une passion réelle pour ce que représente une idole dans la vie de quelqu'un. Et parfois, ça suffit.

Pour ceux qui ont aimé Yesterday de Danny Boyle ou Podium de Yann Moix, cette variation franchouillarde sur les mondes sans mythes méritera peut-être un détour. À condition de ne pas être allergique à Johnny. Ou à Luchini.
Ma note72%
Vu le 8 Novembre 2009


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