L'entreprenant vendeur de chaussures

On tombe parfois sur un film ancien qui, sans être un choc esthétique ou une révélation historique, parvient à éveiller une curiosité sincère. C'est exactement l'effet que produit L'entreprenant vendeur de chaussures, modeste minute de cinéma signé Edwin S. Porter en 1903. Rien d'exceptionnel en apparence : un magasin, trois personnages, un soulier à lacer. Et pourtant, le résultat reste étonnamment vivant, et malicieusement moderne, surtout lorsque l'on se replace dans le contexte d'un studio Edison qui expédiait parfois un tournage en une seule matinée pour une sortie trois semaines plus tard.
Ce qui frappe d'abord, c'est ce mélange de légèreté et d'audace. Le film est amusant, plutôt bien ficelé, et assume un petit parfum d'érotisme très sage pour son époque, avec ce lever de robe tranquille que personne ne semble pressé d'interrompre. La caméra s'approche soudain, et voilà un gros plan : un vrai, un pur, un assumé. C'est presqu'un effet spécial en 1903, surtout dans un studio qui multipliait les vues fixes pour alimenter son catalogue. Ce surgissement du détail (la cheville, la main qui frôle, le tissu qui se tend) donne au film une énergie inattendue, un côté « tiens, on ose déjà ça ? » qui m'a franchement surpris.
On se rend compte alors que Porter s'éloigne des démonstrations industrielles des Lumière et des féeries à machineries de Georges Méliès. Ici, pas de sortie d'usine, pas de Lune à l'œil crevé, juste une petite scène qui pourrait se dérouler dans n'importe quelle boutique de la côte Est en 1903. Cette simplicité crée une fiction étonnamment crédible, presque quotidienne, ce qui était loin d'être la norme dans un cinéma encore obsédé par le spectaculaire ou par la captation documentaire. C'est mince, certes, mais original pour le moment où ça apparaît : les personnages ont un espace identifiable, une situation claire, un début de dynamique narrative. On n'est pas encore chez D. W. Griffith, mais il y a cette intuition que le cinéma peut raconter autre chose qu'un numéro.
La petite scène de flirt, suivie de la volée d'ombrelles administrée par la mère, fonctionne comme un gag parfaitement lisible, mais jamais lourd. On devine que la jeune femme (peut-être incarnée, selon certaines sources des archives Edison, par un acteur de studio travesti faute de disponibilité féminine) participe au charme étrangement naïf de l'ensemble. Ce genre de rumeur n'ajoute rien à l'analyse, mais donne à la scène un léger décalage qui, rétrospectivement, rend le film encore plus singulier.
L'ensemble reste modeste, évidemment. Une minute de pellicule, une idée simple, un gag final. On ne peut pas dire que tout soit maîtrisé : la coupe vers le gros plan reste un peu abrupte, le jeu des acteurs a ce côté outré typique des productions Edison, et la mise en scène, si elle est plus inventive que la moyenne, ne dépasse jamais le strict nécessaire. Mais il y a quelque chose de sincère, d'étonnamment vivant, qui justifie qu'on s'y attarde plus que prévu.
On sort du film avec un mélange d'appréciation et de recul : ce n'est pas un chef-d'œuvre, loin de là, mais il possède un charme indéniable, une petite malice formelle et un embryon de narration qui le distinguent des vues contemporaines. Une œuvre mineure, oui, mais qui témoigne d'une inventivité discrète et d'un désir, déjà, d'explorer ce que le cinéma pouvait montrer autrement. Pour une minute de 1903, c'est déjà beaucoup.
Ce qui frappe d'abord, c'est ce mélange de légèreté et d'audace. Le film est amusant, plutôt bien ficelé, et assume un petit parfum d'érotisme très sage pour son époque, avec ce lever de robe tranquille que personne ne semble pressé d'interrompre. La caméra s'approche soudain, et voilà un gros plan : un vrai, un pur, un assumé. C'est presqu'un effet spécial en 1903, surtout dans un studio qui multipliait les vues fixes pour alimenter son catalogue. Ce surgissement du détail (la cheville, la main qui frôle, le tissu qui se tend) donne au film une énergie inattendue, un côté « tiens, on ose déjà ça ? » qui m'a franchement surpris.
On se rend compte alors que Porter s'éloigne des démonstrations industrielles des Lumière et des féeries à machineries de Georges Méliès. Ici, pas de sortie d'usine, pas de Lune à l'œil crevé, juste une petite scène qui pourrait se dérouler dans n'importe quelle boutique de la côte Est en 1903. Cette simplicité crée une fiction étonnamment crédible, presque quotidienne, ce qui était loin d'être la norme dans un cinéma encore obsédé par le spectaculaire ou par la captation documentaire. C'est mince, certes, mais original pour le moment où ça apparaît : les personnages ont un espace identifiable, une situation claire, un début de dynamique narrative. On n'est pas encore chez D. W. Griffith, mais il y a cette intuition que le cinéma peut raconter autre chose qu'un numéro.
La petite scène de flirt, suivie de la volée d'ombrelles administrée par la mère, fonctionne comme un gag parfaitement lisible, mais jamais lourd. On devine que la jeune femme (peut-être incarnée, selon certaines sources des archives Edison, par un acteur de studio travesti faute de disponibilité féminine) participe au charme étrangement naïf de l'ensemble. Ce genre de rumeur n'ajoute rien à l'analyse, mais donne à la scène un léger décalage qui, rétrospectivement, rend le film encore plus singulier.
L'ensemble reste modeste, évidemment. Une minute de pellicule, une idée simple, un gag final. On ne peut pas dire que tout soit maîtrisé : la coupe vers le gros plan reste un peu abrupte, le jeu des acteurs a ce côté outré typique des productions Edison, et la mise en scène, si elle est plus inventive que la moyenne, ne dépasse jamais le strict nécessaire. Mais il y a quelque chose de sincère, d'étonnamment vivant, qui justifie qu'on s'y attarde plus que prévu.
On sort du film avec un mélange d'appréciation et de recul : ce n'est pas un chef-d'œuvre, loin de là, mais il possède un charme indéniable, une petite malice formelle et un embryon de narration qui le distinguent des vues contemporaines. Une œuvre mineure, oui, mais qui témoigne d'une inventivité discrète et d'un désir, déjà, d'explorer ce que le cinéma pouvait montrer autrement. Pour une minute de 1903, c'est déjà beaucoup.
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