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· Julien   Lepage

Le grand livre des animaux
Jean Craighead George
1965

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Illustration de critique : Le grand livre des animaux
Voilà un livre qui sent la bibliothèque de famille, le dimanche après-midi et la poussière douce des belles choses oubliées. Jean Craighead George (connue en France simplement comme « Jean George » sur la couverture) n'est pas n'importe qui dans le monde de la littérature naturaliste américaine. Issue d'une dynastie de biologistes et d'entomologistes, elle grandit les mains dans la terre et les yeux sur les oiseaux, avant de devenir journaliste, illustratrice, et finalement l'une des voix les plus respectées de la littérature de nature pour jeunes adultes outre-Atlantique. En 1960, son roman Ma montagne lui vaut une citation Newbery Honor. En 1973, Julie des loups lui décoche la médaille Newbery elle-même. Mais en 1964, au seuil de cette reconnaissance, elle signe l'introduction et le supplément encyclopédique d'un gros ouvrage collectif de référence pour le Reader's Digest américain, traduit l'année suivante en France sous le titre Le grand livre des animaux.

C'est donc avant tout une œuvre de compilation, il faut être honnête là-dessus. Les 115 articles réunis dans la première partie ont été pêchés dans les archives du magazine, signés par des naturalistes, des journalistes scientifiques et des photographes animaliers de renom. Ils sont organisés en six grandes thématiques (l'évolution, les comportements, les espèces remarquables, les créatures énigmatiques, les animaux en voie de disparition, et les relations entre l'animal et l'homme) et chacun raconte, à sa manière, une histoire. Pas une fiche technique froide : une histoire. C'est là que le Reader's Digest montre ce qu'il sait faire quand il est au meilleur de lui-même, c'est-à-dire vulgariser sans abêtir, captiver sans mentir. On y croise le cœlacanthe, ce poisson-fantôme que la science croyait éteint depuis soixante millions d'années et qu'un pêcheur sud-africain remonta dans ses filets en 1938 : un des passages les plus sidérants du livre. On y rencontre la pie-grièche, ce petit passereau d'apparence anodine que l'un des auteurs appelle avec délectation le « Dr Jekyll et Mr Hyde » du monde aviaire, qui empale ses proies sur des épines avec une précision chirurgicale. Et puis il y a ce chapitre sur les espèces disparues ou en danger, intitulé Les disparues et les condamnées, qui prend aux tripes d'autant plus qu'on le lit en 2009 avec le recul de quarante ans de catastrophes écologiques supplémentaires.

La seconde partie, entièrement conçue par Jean George, est un dictionnaire illustré des animaux de A à Z : plus de 200 entrées, dessinées à la main, sobres et précises. C'est fonctionnel, dense, et franchement indispensable comme outil de référence. L'ensemble du volume est traversé par des photographies en couleurs absolument magnifiques pour l'époque, tirées d'une cinquantaine de photographes différents. En 1965, avoir sous les yeux 155 photos couleurs d'animaux dans un seul livre relevait presque du prodige. On était loin des documentaires de David Attenborough et de la révolution télévisuelle qui allait suivre.

Ce qui frappe à la relecture aujourd'hui, c'est à quel point ce livre parvient encore à émouvoir. Pas grâce à la science (certains éléments ont vieilli, les classifications sont parfois obsolètes, la génétique n'existe pas encore ici), mais grâce au ton. Cette façon d'écrire sur les animaux avec un mélange de respect et d'émerveillement authentique, sans anthropomorphisme facile ni sensationnalisme de pacotille. Jean George introduit le tout avec une prose qui ressemble à une lettre d'amour au vivant. On pense parfois à ce que ferait Jacques Perrin des décennies plus tard avec Microcosmos ou Le peuple migrateur : cette conviction que regarder un animal vraiment, sans condescendance et sans projection, suffit à toucher quelque chose d'universel.

La limite de l'objet, c'est précisément son caractère composite. On sent que les articles n'ont pas été conçus ensemble, que certains thèmes se recoupent, que la cohérence éditoriale est parfois cosmétique. Quelques textes vieillissent moins bien que d'autres, surtout ceux qui touchent à la psychologie animale ou aux instincts, domaines où la science a considérablement évolué depuis. Et le format Reader's Digest, aussi efficace soit-il, impose une uniformité de ton et de longueur qui peut frustrer quand un sujet mériterait davantage de développement. On reste parfois sur sa faim devant une anecdote remarquable réduite à deux colonnes alors qu'elle aurait mérité un chapitre entier.
Reste que pour quelqu'un qui découvre ce livre dans une vente de garage, ou qui le retrouve au fond d'une bibliothèque familiale, l'expérience est celle d'une capsule temporelle de haute qualité. Une façon d'appréhender le monde animal telle qu'on la concevait au milieu des années soixante : rigoureuse, enthousiaste, populaire au sens noble. Les amateurs de beaux livres de nature y trouveront un compagnon de choix, comparable dans l'esprit aux grandes encyclopédies illustrées de Roger Tory Peterson ou aux premiers volumes de la collection La vie des animaux éditée chez Larousse. Pas un livre parfait, mais un livre généreux. Ce n'est déjà pas si mal.
Ma note80%
Lu le 22 Octobre 2009


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