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· Julien   Lepage

Aldébaran, tome 3 : La photo
Leo
1996

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Illustration de critique : Aldébaran, tome 3 : La photo
Troisième tome d'une série qui s'installe progressivement dans le paysage de la BD de science-fiction franco-belge, La photo paraît en 1996 chez Dargaud, deux ans après le lancement du cycle. Leo est alors en plein équilibre de funambule : il mène encore de front Trent avec son complice Rodolphe tout en bâtissant, album après album, cet univers de planet opera qui va finir par devenir son œuvre maîtresse. À ce stade, Aldébaran n'est pas encore la saga-fleuve de vingt-six albums qu'elle deviendra : c'est une promesse en construction, et ce troisième tome est peut-être le moment où cette promesse commence vraiment à tenir ses engagements.

Le récit reprend après une ellipse de trois ans et demi. Marc croupit en prison depuis la fin du tome précédent, et c'est l'indétrônable Monsieur Pad, escroc de première, personnage le plus savoureux du cycle, qui le tire de là. On retrouve aussi Kim, qui a entre-temps quitté l'adolescence inconfortable des premiers tomes pour devenir une jeune femme à part entière. Leo prend ce pari narratif du saut temporel et il paie : les personnages gagnent en épaisseur, les relations évoluent, et on se débarrasse enfin de certaines maladresses liées à l'âge de Kim dans les premiers albums. En parallèle, Driss et Alexa, les deux scientifiques clandestins apparus dans La blonde, traquent la Mantrisse sur une île isolée. L'album alterne entre ces deux lignes narratives : la ville, ses intrigues politiques et ses retrouvailles d'un côté ; la nature sauvage d'Aldébaran et ses mystères de l'autre.

Et c'est là que le tome livre sa meilleure séquence, dès les premières pages : une pleine page avec la tête géante de la Mantrisse qui émerge de l'eau. Monumentale, silencieuse, écrasante. Voilà exactement ce qui fait le sel de cette série : cette capacité à produire des images de faune extraterrestre qui vous restent dans la tête bien après avoir refermé l'album. Leo est un biologiste amateur qui a dessiné des animaux toute sa vie, et ça se voit : ses créatures ont une logique interne, une présence, une cohérence écologique qui manque à beaucoup de SF. La Mantrisse n'est pas un monstre de cinéma conçu pour faire peur : c'est une entité dont on pressent qu'elle obéit à des règles que les humains ne comprennent pas encore. C'est fascinant.

Le reste du tome est plus inégal. L'aspect dystopique d'Aldébaran se précise : la théocratie militaire se révèle dans toute sa brutalité, y compris dans son obsession nataliste qui impose aux femmes de procréer pour le bien de la colonie, un thème qui n'est pas sans rappeler certains romans de Margaret Atwood. C'est une bonne idée, mais elle reste effleurée plutôt que vraiment creusée dans ce tome. Les défauts habituels de Leo sont toujours là : des personnages humains au visage difficile à lire, des expressions figées, des dialogues qui manquent parfois de naturel. Quelques incohérences, également. Pourquoi Alexa met-elle trois ans à s'inquiéter du sort de Marc ? La réponse de Leo semble être : parce que l'histoire en avait besoin. Ce n'est pas tout à fait satisfaisant, mais on finit par passer outre.

Ce qui sauve et même hausse ce tome par rapport aux précédents, c'est son final. Le cliffhanger sur lequel il se referme est proprement fou : une révélation qui change rétrospectivement le regard qu'on porte sur tout ce qui précède, et qui donne une envie immédiate d'enchaîner sur le tome suivant. C'est du très bon artisanat narratif : Leo sait exactement où placer ses bombes à retardement, et il les fait exploser au bon moment. Ce tome fonctionne surtout comme un tremplin : il vaut moins pour lui-même que pour ce qu'il promet.
Ma note67%
Lu le 16 Mars 2026


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