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· Julien   Lepage

Aldébaran, tome 5 : La créature
Leo
1998

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Illustration de critique : Aldébaran, tome 5 : La créature
Voilà qui boucle la boucle. Quatre ans après un premier tome prometteur, LeoLuis Eduardo de Oliveira de son vrai nom, Brésilien exilé devenu l'un des auteurs de SF les plus solides de la BD franco-belge — clôt son premier cycle en 1998 avec ce cinquième album. C'est son projet le plus personnel, celui qu'il a mis des années à convaincre Dargaud de publier, et on sent dans ce final qu'il y tenait vraiment. La saga sera d'ailleurs suivie par Bételgeuse en 2000, puis Antarès et d'autres cycles : une saga-fleuve de plus de vingt-six albums au total. Mais pour l'heure, il s'agit de fermer la porte proprement, et Leo s'y emploie avec application.

Le groupe est en mauvaise posture : leur dirigeable s'est crashé dans les grands marécages d'Aldébaran, cette région terrifiante aperçue sur la carte dès le premier tome et qui tient enfin toutes ses promesses. Marc, Kim, Pad, Alexa, Driss et quelques autres doivent traverser ce bourbier infesté de créatures carnivores pour rejoindre la mer : certains à dos de théodores, ces herbivores placides qui font office de montures improvisées, d'autres embarqués dans une calebasse géante qui descend la rivière comme une noix de coco géante. C'est inventif, c'est drôle, c'est prenant. Puis, une fois la mer atteinte, la confrontation avec le gouvernement au complet, débarqué en dirigeable, tourne court d'une façon que certains lecteurs ont qualifiée — avec raison — de deus ex machina. La dictature s'effondre un peu vite, expédiée en quelques cases, comme si Leo avait réalisé qu'il ne lui restait plus assez de pages pour faire les choses en grand.

Ce qui prend davantage de place, c'est la rencontre avec la Mantrisse elle-même ; et là, le récit change complètement de registre. On quitte le thriller politique pour quelque chose de plus philosophique, presque mystique. La Mantrisse n'est pas un monstre, ni une menace, ni un outil : c'est une intelligence, avec ses propres critères pour décider à qui elle accorde son élixir de longévité. La scène rappelle irrésistiblement Abyss de James Cameron, cette rencontre avec une forme de vie non humaine, bienveillante et incompréhensible à la fois, qui juge l'humanité sans la condamner. Le parallèle n'est pas fortuit : Leo a toujours revendiqué une SF humaniste, plus intéressée par ce que les aliens révèlent de nous que par les batailles spatiales. Ici, la Mantrisse fonctionne comme un miroir : elle sait reconnaître les siens, ceux qui méritent l'immortalité. C'est une idée belle et un peu naïve, portée avec sincérité.

La partie dans les marécages est sans doute la meilleure séquence du cycle : dense, rythmée, visuellement généreuse en créatures improbables et en végétation menaçante. Leo déploie là tout son talent de naturaliste de l'imaginaire, lui qui dessinait des animaux depuis l'enfance et a construit chaque espèce d'Aldébaran avec une logique écologique interne. Le reste du tome est plus inégal : les scènes sentimentales entre Marc et Kim restent dans leur registre habituel — sincères, un peu plates — et le règlement de la question politique manque de panache. La fin, elle, est douce-amère comme il se doit : ouverte, pleine de questions sans réponses sur la Mantrisse et son origine, avec en horizon la promesse d'un départ pour Bételgeuse. Reverrons-nous Kim ? Marc ? La Mantrisse ? Ce sera une autre histoire.

Ce cycle Aldébaran se referme donc sur un sentiment mitigé, mais globalement positif : une série qui a tenu sa promesse principale (construire un univers cohérent et fascinant), sans jamais tout à fait atteindre la pleine puissance de son ambition. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin dans cet univers, Bételgeuse est souvent cité comme supérieur ; la formule y serait plus maîtrisée, le monde encore plus étrange. Quant à Leo, il avait encore largement de quoi surprendre.
Ma note68%
Lu le 17 Mars 2026


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