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· Julien   Lepage

La mésaventure de Mary Jane
George Albert Smith
1903

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Illustration de critique : La mésaventure de Mary Jane
Il y a quelque chose de délicieusement anachronique à revoir, en 2025, ce petit film britannique de 1903 signé George Albert Smith, avec Laura Bayley dans le rôle-titre. On parle d'un cinéma encore en train de s'inventer, à une époque où raconter une histoire complète en quelques minutes relevait presque de l'exploit. Le contexte est celui des premières fictions comiques anglaises, coincées quelque part entre le gag de music-hall, la farce morale et l'expérimentation technique. L'attente, aujourd'hui, n'est évidemment pas celle d'un récit sophistiqué, mais plutôt celle de voir comment ces pionniers tentaient déjà de structurer un récit, d'attraper le spectateur, et de provoquer le rire, quitte à flirter avec le mauvais goût.

L'intrigue tient sur un ticket de métro, mais elle existe bel et bien. Mary Jane, domestique un peu écervelée, essaie d'allumer un four récalcitrant. L'échec la mène à tuer le temps en se grimant le visage de cirage noir et en faisant des grimaces devant un miroir, avant de retourner à sa tâche avec une idée géniale : verser de la paraffine. Elle jette même un clin d'œil à la caméra, comme si elle savait très bien qu'elle s'apprête à faire une énorme bêtise. L'allumette craque, l'explosion est immédiate, et la pauvre Mary Jane est littéralement projetée dans la cheminée, puis retrouvée… en morceaux. L'histoire ne s'arrête pas là, puisqu'un détour par le cimetière et une apparition spectrale viennent clore le récit sur une note macabre et goguenarde. Oui, il y a bien un début, un milieu et une fin, et ce n'est pas si courant pour l'époque.

Le scénario, justement, est à la fois la grande force et la limite du film. D'un côté, on sent une vraie volonté de construire une mini-narration cohérente, presque pédagogique, avec cette morale à peine dissimulée sur les dangers de la paraffine domestique (un sujet très concret au tournant du XXe siècle). De l'autre, l'ensemble reste prisonnier de mécanismes très simples : une héroïne naïve, une erreur fatale, une punition spectaculaire. Le gag repose essentiellement sur l'attente de l'explosion, puis sur sa résolution. C'est efficace, mais un peu mécanique, et l'humour noir, s'il surprend encore, manque parfois de variété. On est loin de la précision millimétrée d'un L'opérateur ou de l'inventivité constante d'un Monte là-dessus, même si la comparaison est évidemment cruelle et historiquement injuste.

Les personnages, eux, se résument presqu'entièrement à Mary Jane. Elle est dessinée en quelques traits appuyés : la domestique maladroite, enfantine, un peu bête, mais suffisamment consciente pour regarder la caméra et nous prendre à témoin. Cette rupture du quatrième mur, très précoce, reste l'un des aspects les plus charmants du film. Les autres figures ne sont que des silhouettes fonctionnelles, là pour faire avancer le gag ou ponctuer le récit. Il n'y a pas de véritable évolution psychologique, mais une trajectoire claire, presque cruelle, qui va de la bêtise légère à la sanction définitive.

La mort, traitée ici sur le mode de la plaisanterie visuelle, est montrée sans détour, mais sans pathos. Le film joue avec l'idée que la faute appelle une punition, jusque dans l'au-delà. Le célèbre « Rest in pieces » gravé sur la tombe — gag visuel qui a traversé le temps — résume parfaitement cette logique : une morale, oui, mais formulée avec un sourire en coin. Ce mélange d'avertissement social et de farce morbide annonce déjà, à sa manière, certaines audaces du cinéma burlesque et même du cartoon, où les corps explosent, se recomposent et reviennent hanter les vivants sans que personne ne s'en offusque vraiment.

La mise en scène, pour un film de 1903, force un respect mesuré. George Albert Smith maîtrise son espace, découpe ses actions avec une lisibilité étonnante, et s'autorise même quelques effets de montage et de trucage pour l'apparition du fantôme. Le fameux « wipe », ce passage en volet entre deux scènes, témoigne d'une vraie curiosité formelle. La photographie est statique, théâtrale, mais jamais confuse, et l'explosion, forcément rudimentaire, conserve un certain impact. Évidemment, tout cela reste très sommaire vu d'aujourd'hui, et l'ensemble donne parfois l'impression d'un numéro filmé plutôt que d'un véritable film, mais il y a déjà là une grammaire en gestation.

Les performances, enfin, reposent entièrement sur Laura Bayley, qui compose un personnage très physique, très expressif, dans la pure tradition du jeu muet. Les mimiques sont appuyées, les gestes larges, parfois excessifs, mais parfaitement lisibles. Comparée à des figures ultérieures comme Buster Keaton ou Charlie Chaplin, elle manque de subtilité et de complexité, mais son énergie et son sens du timing font le travail. Les seconds rôles, eux, se contentent d'être fonctionnels, presque décoratifs, sans jamais voler la vedette.

Au final, l'impression laissée est celle d'un film plutôt réussi, mais pas incontournable. Il amuse, intrigue, surprend même encore par son humour noir et sa structure étonnamment complète. Le fameux « rest in pieces » fonctionne toujours, et fait partie de ces gags visuels qui traversent les décennies sans trop perdre de leur efficacité. On reste toutefois sur une œuvre courte, limitée, qui vaut davantage comme curiosité historique que comme plaisir de cinéma durable.
Ma note49%
Vu le 12 Octobre 2025


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