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· Julien   Lepage

Les meilleurs récits de Fantastic adventures
Jacques Sadoul
1978

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Illustration de critique : Les meilleurs récits de Fantastic adventures
Certaines passions ont besoin d'un passeur. Pour toute une génération de lecteurs français, ce rôle fut tenu par Jacques Sadoul, éditeur, anthologiste, collectionneur obsessionnel de pulps américains, et pendant plus de trente ans directeur de la collection Science-fiction chez J'ai lu. C'est lui qui, dans les années 1970, eut l'idée de compiler les meilleurs textes des grands magazines pulp américains dans une série de recueils sobrement intitulée « Les meilleurs récits de… » : une collection qui allait devenir, pour beaucoup, la porte d'entrée dans l'imaginaire SF de l'âge d'or américain. Les meilleurs récits de Fantastic adventures, paru en 1978, est le neuvième volume de cette série, consacré cette fois à un magazine bien particulier : Fantastic adventures, publié par Ziff Davis de 1939 à 1953.

Le magazine en question n'a jamais eu la réputation d'Astounding science fiction, ce titan de l'âge d'or piloté par John W. Campbell qui publiait Asimov, Heinlein et Van Vogt comme d'autres sortent des pizzas un vendredi soir. Fantastic adventures avait un positionnement différent : de la fantasy légère, de la SF d'aventures, de l'humour. Moins ambitieux, plus divertissant, avec une couverture récurrente mettant en scène une blonde affolée en présence d'un monstre verdâtre. Sadoul lui-même reconnaît dans son introduction que les nouvelles du magazine s'inspiraient directement des pulps des années 1920 sans vraiment élever le niveau… ce qui, dit comme ça par le curateur de l'anthologie, donne le ton.

Ce recueil rassemble neuf nouvelles couvrant la période 1942-1952, traduites par France-Marie Watkins, fidèle traductrice de la collection. On y retrouve des noms qui ne sont pas inconnus des amateurs du genre. Robert Bloch ouvre le bal avec La demi-portion, tirée de sa série Lefty Feep, une suite de récits humoristiques dont le héros, bonimenteur de bas étage, se retrouve chaque fois mêlé à des situations surnaturelles déjantées. Ici, il est question d'un veston qui rend invisible, d'un magicien cocu et d'un espion japonais aux fesses exposées. C'est absurde, efficace, enlevé. Theodore Sturgeon propose ensuite Le rocher voyageur, une nouvelle beaucoup plus mélancolique sur la création littéraire et l'inspiration, avec en arrière-plan un artefact extraterrestre qui cristallise le talent d'un écrivain malgré lui. Sturgeon, comme toujours, touche à quelque chose de vrai sous l'habillage SF. William Tenn clôt le trio de tête avec Un flirgleflipologue de génie, une comédie de voyage dans le temps dans laquelle un savant ultra-spécialisé en une discipline martienne totalement inutile se retrouve propulsé au XXe siècle… et réalise avec consternation qu'il ne sait absolument rien de l'histoire de l'humanité. C'est vif, intelligent, avec ce grain d'absurde qui rappelle Fredric Brown à son meilleur.

Passé ce tiers brillant, les choses se corsent un peu. Rog Phillips livre deux nouvelles correctes sans être mémorables, Robert Moore Williams propose un récit de SF d'aventures honnête, mais prévisible, et Raymond F. Jones conclut avec …comme les autres nous voient, un space opera à quête d'immortalité qui n'échappe pas à quelques lourdeurs misogynes assez caractéristiques des productions de l'époque : le genre de texte qui n'a clairement pas mis sa ceinture pour traverser les décennies. Harry Walton et Roger Flint Young complètent l'ensemble dans une indifférence polie.

Le problème de fond de ce volume, c'est que le magazine source n'était tout simplement pas d'un niveau très homogène. L'apogée de Fantastic adventures se situe autour de 1950-1951, quand l'éditeur Howard Browne, passionné de fantasy, en prit la direction et en tira le meilleur ; c'est d'ailleurs la période dont sont tirées les meilleures nouvelles du recueil. Mais une fois Browne désengagé, le magazine retomba dans ses travers de production rapide et standardisée, avec ce petit noyau d'auteurs chicagoans signant sous différents pseudonymes pour remplir les pages. Sadoul fait ce qu'il peut avec ce matériau : sa sélection est honnête, son introduction utile et bien documentée, les notices biographiques sur chaque auteur constituent un vrai plus pour qui découvre ces noms. Mais il ne peut pas transformer en or ce qui ne l'est qu'à moitié.

Comparé aux autres volumes de la série, Les meilleurs récits de Fantastic adventures se situe clairement en dessous des sommets que sont Les meilleurs récits de Unknown ou les volumes consacrés à Weird tales ; des magazines qui, eux, avaient une ligne éditoriale plus forte et un réservoir d'auteurs plus talentueux. Il reste néanmoins un recueil plaisant, surtout pour ceux qui veulent comprendre la diversité de l'écosystème pulp américain au-delà des seuls magazines de prestige. C'est un peu l'équivalent littéraire d'une série B attachante : on ne vient pas chercher de la profondeur existentielle, mais on repart avec quelques moments savoureux et le sourire aux lèvres ; ce qui, pour un divertissement de genre, n'est déjà pas si mal.
Ma note63%
Lu le 24 Juin 2025


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