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· Julien   Lepage

Les meilleurs récits de Planet stories
Jacques Sadoul
1975

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Illustration de critique : Les meilleurs récits de Planet stories
Jacques Sadoul, c'est un peu le passeur fou de la SF française. L'homme qui, depuis la fin des années 60 à la tête des collections J'ai lu, a littéralement introduit des générations de lecteurs français aux pulps américains, ces magazines de poche à dix cents que les puristes collectionnaient comme d'autres font des timbres. Avec sa série « Les meilleurs récits… », il s'est lancé dans un projet éditorial aussi ambitieux qu'artisanal : exhumer, traduire et présenter les grands noms de l'imaginaire américain d'avant-guerre à un public hexagonal qui n'en soupçonnait souvent pas l'existence. Les meilleurs récits de Planet stories, paru en 1975 dans la collection J'ai Lu n° 617, est le cinquième volume de cette série qui en comptera treize. Et comme souvent dans les grandes familles, tout le monde ne se vaut pas.

Planet stories était un pulp américain publié par Fiction House entre 1939 et 1955, soixante et onze numéros au compteur, sous-titré dans ses premières années « Strange adventures on other worlds — The universe of future centuries ». Rien que le sous-titre donne le ton : on n'est pas là pour philosopher, on est là pour voyager vite et fort. Le magazine s'était fait une spécialité du space opera le plus flamboyant, des aventures interplanétaires où les héros à mâchoire carrée croisent des princesses extraterrestres peu vêtues sur fond de Mars romanesque. Sadoul le dit lui-même dans son introduction (et ses introductions, nourries, passionnées, constituent souvent la meilleure raison d'acheter ces livres) Ray Bradbury était alors proscrit des revues « sérieuses » de SF, jugé trop poétique, pas assez scientifique. C'est Planet stories qui lui ouvrit ses colonnes, et on lui en sait gré.

L'anthologie se concentre sur la période 1946-1955, la plus aboutie du magazine, et rassemble un plateau d'auteurs dont certains noms feraient aujourd'hui rêver n'importe quel éditeur : Leigh Brackett, Ray Bradbury, A. E. van Vogt, Henry Kuttner, Poul Anderson. Et comme cerise sur le gâteau cosmique, un premier texte professionnel d'un certain Philip K. Dick, alors parfait inconnu, publié dans le magazine à l'été 1952. Sadoul a le bon goût de le présenter comme « un débutant aujourd'hui célèbre » ; formule qui, avec le recul, a quelque chose de délicieusement savoureux. Chaque texte est précédé d'une courte notice biographique sur son auteur, et c'est là tout le talent du maître d'œuvre : on lit autant pour apprendre que pour se divertir.

Leigh Brackett est sans conteste la star de cette sélection. Elle signera dix-sept textes pour Planet stories au fil des années, construisant sur une Mars très inspirée de la Barsoom d'Edgar Rice Burroughs, une mythologie personnelle où heroic fantasy et SF s'entrelacent avec une virtuosité rare. Son héros récurrent, Eric John Stark, une sorte de John Carter sous un autre nom, traverse ces récits avec une énergie contagieuse. On comprend mieux pourquoi George Lucas lui confiera, quelques années plus tard, l'écriture du premier script de L'empire contre-attaque : elle avait le sens inné de l'épopée spatiale. À ses côtés, Bradbury apporte sa prose poétique et décalée, reconnaissable entre toutes, avec quelques textes qui préfigurent directement Chroniques martiennes. La cohabitation des deux styles, dans le même volume, est à elle seule instructive.

Mais voilà le problème avec les anthologies de pulps, et celui-ci ne fait pas exception : l'inégalité est structurelle. Pour un van Vogt en pleine forme ou un Anderson bien inspiré, on tombe sur des textes franchement alimentaires, des récits où le schéma héros-monstre-princesse-victoire se reproduit avec la régularité d'un algorithme. C'est inhérent au modèle économique du pulp : les auteurs étaient payés au mot, livraient vite, et tout le monde ne s'appelait pas Brackett. L'ensemble vieillit donc de façon très hétérogène. Certains textes conservent une fraîcheur et une inventivité intactes cinquante ans après ; d'autres ont le charme suranné d'un nanar de série B qu'on regarde avec affection, mais sans illusions.

Dans la série des « Meilleurs récits » de Sadoul, ce volume est généralement perçu comme l'un des moins homogènes. Les tomes consacrés à Weird tales ou à Amazing stories bénéficiaient d'un corpus plus varié dans les genres, donc plus facile à calibrer. Planet stories, par sa vocation quasi exclusive au space opera d'aventure, offre moins de surprises stylistiques, moins de ruptures de ton. On sait à peu près ce qu'on va trouver dès la deuxième nouvelle. C'est plaisant, mais c'est une forme de confort un peu engourdie.

Ce qui sauve le livre et lui confère une vraie valeur, c'est précisément l'amour que Sadoul met dans le travail éditorial. Sa passion des pulps n'est pas nostalgique au mauvais sens du terme : il ne vend pas du rêve d'enfance, il documente un moment de l'histoire littéraire américaine avec la rigueur d'un archiviste et l'enthousiasme d'un gamin. Pour qui cherche à comprendre d'où vient le space opera moderne ; d'où vient au fond une bonne partie de l'ADN de Star wars, de Dune ou même des grands space operas télévisés, ce recueil reste une pièce utile du puzzle. Mais si vous n'avez lu aucun autre volume de la série, commencez plutôt par les Weird tales. Revenez ici ensuite, avec les bons yeux.
Ma note66%
Lu le 19 Avril 2023


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