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· Julien   Lepage

Les meilleurs récits de Startling stories
Jacques Sadoul
1977

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Illustration de critique : Les meilleurs récits de Startling stories
Certains livres ne se lisent pas vraiment : ils se feuillettent, se respirent, s'habitent par petites touches. Les meilleurs récits de Startling stories est de ceux-là. Une anthologie de poche publiée en 1977 chez J'ai lu, compilée par Jacques Sadoul, figure tutélaire de la SF française ; l'homme qui a passé plus de trente ans à la tête de la collection Science-fiction de J'ai lu et qui, soit dit en passant, a probablement mis plus de science-fiction dans les mains du grand public hexagonal qu'aucun autre éditeur de sa génération. Ici, il ne crée pas : il sélectionne, contextualise, transmet. Ce volume-ci s'inscrit dans une longue série de « Meilleurs récits » consacrés aux grands magazines pulp américains, après Les meilleurs récits de Weird tales, Les meilleurs récits de Planet stories ou encore Les meilleurs récits de Unknown. C'est son projet le plus intime : partager une collection physique de pulps rarissimes achetée pour une bouchée de pain dans les années 60, et que peu de Français auraient jamais eu l'occasion de tenir entre les mains autrement.

Startling stories, le magazine source, c'est une histoire à part entière. Lancé en janvier 1939 par Standard Magazines, il avait pour particularité d'inclure un roman complet dans chaque numéro : une rareté dans le paysage pulp de l'époque. Ses débuts furent laborieux, avec une ligne éditoriale franchement tournée vers un lectorat adolescent, incarnée par une mascotte absurde baptisée « Sergeant Saturn » qui répondait au courrier des lecteurs avec un humour de cour de récré. Heureusement, le magazine trouva son rythme sous la direction de Sam Merwin Jr. à partir de 1945, et devint l'une des meilleures revues SF du moment, rivalisant brièvement avec le légendaire Astounding de John W. Campbell. C'est dans ces années-là que furent publiées les nouvelles rassemblées ici, et ça se sent.

Le recueil propose onze nouvelles traduites par France-Marie Watkins, et la diversité du plateau est franchement impressionnante : Ray Bradbury, Arthur C. Clarke, Philip José Farmer, Richard Matheson, Henry Kuttner, Leigh Brackett, Edmond Hamilton... Sur le papier, c'est un casting de rêve, le genre d'alignement de planètes qui ne se produit que dans les anthologies rétrospectives ou dans les fantasmes de fan. Chaque auteur représente une tendance du magazine : l'humour de SF avec Clarke et Kuttner, le space-opera classique avec Hamilton et Brackett, et quelque chose de plus ambitieux, de plus troublant, avec Farmer et Bradbury.

Et c'est là que les choses deviennent intéressantes… et un peu frustrantes. Car le niveau n'est pas uniforme, loin de là. Faire voile de Farmer, qui imagine Christophe Colomb naviguant dans un univers où la Terre est plate et l'espace infini, est un bijou d'invention conceptuelle. Les derniers jours de Shandakor de Leigh Brackett (quarante pages crépusculaires sur une civilisation martienne mourante) est probablement la pièce la plus accomplie du volume, une sorte de mélancolie élégante qui rappelle par instants certaines nouvelles de Jack Vance dans sa période la plus poétique. Automates, société anonyme de Bradbury fait ce que Bradbury fait toujours : quelques pages suffisent pour vous coller une légère inquiétude existentielle que vous traînerez jusqu'au soir. Et Leçon d'histoire de Clarke, qui envisage la redécouverte de la civilisation humaine par des extraterrestres après sa disparition, est le genre de texte court qui donne envie de relire l'auteur de fond en comble.

Mais à côté de ces réussites, certaines nouvelles font figure de simples pièces de remplissage honnêtes. Lloyd Arthur Eshbach et son Les trois mages, ou le Hamilton en mode Captain Future, ont surtout valeur de documents d'époque : ils illustrent ce que Startling publiait pour garnir ses pages entre deux pépites, et on les lit avec une indulgence teintée d'ennui poli. C'est le risque inhérent à ce type d'anthologie contrainte par sa source : Sadoul ne pouvait piocher que dans ce que le magazine avait effectivement publié, sans possibilité de tricher.

Il y a aussi la question des traductions. France-Marie Watkins a abattu un travail colossal sur l'ensemble de la collection, et son travail est globalement solide pour l'époque. Mais certains textes portent les marques d'une langue qui a vieilli ; moins dans ses erreurs que dans ses automatismes, ces tournures qui sonnent « traduction des années 70 » pour qui a l'oreille un tant soit peu exercée. Rien de rédhibitoire, mais une petite patine qui crée parfois une distance supplémentaire avec des textes déjà éloignés dans le temps.

L'introduction de Sadoul, courte mais dense, est en revanche un vrai plus. Il y révèle notamment que le premier numéro du magazine contenait non pas de vraies nouvelles inédites, mais des lettres d'auteurs (Isaac Asimov, Edmond Hamilton et quelques autres) simplement informés du lancement et invités à réagir. Une astuce marketing qui donnait l'illusion d'un réseau constitué et d'une légitimité immédiate. C'est le genre de détail d'histoire littéraire qu'on aime trouver dans ce type d'objet éditorial.

Au bout du compte, Les meilleurs récits de Startling stories est une anthologie de bonne tenue, portée par quatre ou cinq textes vraiment remarquables et alourdie par autant de nouvelles qui ne survivent que par leur pedigree. C'est davantage un objet pour passionné de SF des origines (le genre de livre qu'on offre à quelqu'un qui a déjà lu Bradbury et Clarke et veut comprendre d'où ils venaient) qu'une porte d'entrée idéale pour le néophyte.
Ma note64%
Lu le 4 Juillet 2024


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