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· Julien   Lepage

Les meilleurs récits de Thrilling wonder stories
Jacques Sadoul
1978

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Illustration de critique : Les meilleurs récits de Thrilling wonder stories
Rares sont les éditeurs qui peuvent se vanter d'avoir façonné le goût littéraire de toute une génération. Jacques Sadoul, pourtant, l'a fait presque mine de rien, depuis les bureaux de J'ai lu où il a officié pendant plus de trente ans, de 1968 à 1999. Avant ça, il avait cofondé le Club du livre d'anticipation chez Opta, créé le prix Apollo en 1972, et surtout — surtout — constitué une collection de pulps américains qui ferait saliver n'importe quel amateur de SF vintage. Son arme secrète : le fonds de l'éditeur Georges H. Gallet, racheté en 1965, véritable caverne d'Ali Baba en papier jauni. De cette passion dévorante est née, à partir de 1974, la série « Les meilleurs récits de… », une douzaine d'anthologies consacrées aux grands pulps américains. Les meilleurs récits de Thrilling wonder stories, paru en 1978 chez J'ai Lu (no 822), arrive vers la fin de ce cycle éditorial, après les volumes consacrés à Amazing stories, Weird tales, Planet stories ou encore Startling stories. À ce stade, Sadoul maîtrise parfaitement l'exercice : introduction historique soignée, présentation de chaque auteur avant sa nouvelle, traduction unique de France-Marie Watkins. La mécanique est bien huilée, peut-être même un peu trop.

Le magazine Thrilling wonder stories a lui-même une histoire assez rocambolesque. Né en 1936 du rachat de Wonder stories par Ned Pines, il fut d'abord confié à un certain Mort Weisinger, qui deviendra ensuite le grand patron éditorial de Superman chez DC Comics, rien que ça. Le magazine a connu des phases assez contrastées : au début des années 40, il visait ouvertement un public adolescent, avec un ton juvénile et des couvertures affichant des femmes en combinaisons spatiales aussi révélatrices qu'improbables. Puis des rédacteurs en chef plus ambitieux, notamment Sam Merwin à partir de 1945, ont tiré la qualité vers le haut, au point que l'historien de la SF Mike Ashley estime que le magazine a brièvement rivalisé avec le tout-puissant Astounding à la fin des années 40. La revue a fini par mourir en 1955, emportée par le déclin général de l'industrie du pulp. Détail savoureux : c'est dans ses pages que Ray Bradbury a publié sa toute première nouvelle solo en 1943, et qu'Alfred Bester a vu son premier texte imprimé après avoir remporté un concours d'écriture amateur du magazine. Pas mal, pour une revue « de divertissement pur ».

Le recueil rassemble dix nouvelles couvrant la période 1938-1952, et le casting est plutôt séduisant sur le papier. On y croise Leigh Brackett avec La danseuse de Ganymède, du space-opera sensuel et dépaysant comme elle savait si bien en écrire ; cette femme qui a cosigné le scénario du Grand sommeil pour Hawks et celui de L'empire contre-attaque n'a jamais fait dans la demi-mesure. Clark Ashton Smith livre Le grand dieu Awto, une satire grinçante de notre civilisation vue par des yeux extraterrestres, exercice dans lequel il excelle avec sa prose ciselée d'orfèvre morbide. Arthur K. Barnes propose Le satellite sirène, un space-opera à l'ancienne, jovial et sans prétention, le genre de récit qui sent bon le papier pulp et les illustrations de fusées chromées. On trouve aussi Bradbury, Charles L. Harness (avec notamment Les fruits de l'Agathon et Une thèse pour Branderbook), Manly Wade Wellman, William Fitzgerald et Sherwood Springer. Ce dernier signe La Nouvelle Genèse (« No land of nod »), une nouvelle qui explore le tabou de la survie post-apocalyptique réduite à un père et sa fille ; un texte suffisamment dérangeant pour que le jeune John Brunner, futur auteur de Tous à Zanzibar, le classe parmi les récits les plus audacieux du genre dans un fanzine de 1955.

Alors, que vaut tout ça en 2025 ? Soyons francs : c'est un recueil honnête, parfois réjouissant, mais inégal. Les meilleurs textes (Brackett, Smith, la nouvelle de Springer) possèdent ce charme un peu fou des pulps de l'âge d'or, cette énergie narrative brute qui compense largement les facilités d'écriture. La danseuse de Ganymède dégage un parfum d'aventure exotique qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui, quelque chose entre le Burroughs de John Carter et l'atmosphère poisseuse d'un film noir des années 40. Mais d'autres textes, il faut bien l'admettre, accusent leur âge de façon moins gracieuse. Certaines nouvelles d'humour tombent un peu à plat, victimes d'un second degré qui ne traverse pas toujours les décennies (ni l'Atlantique). Le space-opera « à l'ancienne » de Barnes, aussi sympathique soit-il, ressemble parfois à un épisode de Flash Gordon joué au premier degré ; ce qui peut être charmant ou agaçant selon l'humeur du lecteur.

Le vrai problème, c'est peut-être que Thrilling wonder stories n'était pas, historiquement, le plus prestigieux des pulps. Sadoul lui-même le reconnaît dans son introduction : c'était avant tout un magazine de divertissement, pas le creuset intellectuel qu'était Astounding. Le recueil reflète fidèlement cette identité, pour le meilleur et pour le pire. On s'amuse, on découvre, on voyage… mais on ne reçoit pas de gifle littéraire. Ce n'est pas le volume de la série où l'on tombe sur un texte qui vous hante pendant des semaines. C'est plutôt le bouquin qu'on lit au Soleil avec un café, en se disant que la SF des grands-parents avait quand même une sacrée imagination, même quand elle ne savait pas toujours quoi en faire.
Ma note69%
Lu le 4 Décembre 2025


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