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· Julien   Lepage

Les meilleurs récits de Unknown
Jacques Sadoul
1976

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Illustration de critique : Les meilleurs récits de Unknown
Sadoul, pour ceux qui ne le connaissent pas, c'était un personnage central dans l'histoire de la SF française. Directeur éditorial de la collection J'ai Lu pendant plus de trente ans, grand collectionneur de pulps américains, il est aussi l'auteur d'une Histoire de la science-fiction moderne qui fit référence dans les années 70, même si elle ne fut pas épargnée par la critique pour son manque de rigueur analytique. Sa véritable passion, c'était de faire découvrir aux lecteurs français ces magazines de papier bon marché que les Américains produisaient à la chaîne dans les années 30 et 40. D'où cette série « Les meilleurs récits de… » qu'il pilota chez J'ai Lu entre 1974 et 1979, déclinée en treize volumes couvrant Astounding, Weird tales, Planet stories et, donc, Unknown.

Unknown est sans doute le moins connu de ces pulps ; ce qui est presque drôle vu son nom. La revue fut lancée en 1939 par John W. Campbell, le même bonhomme qui dirigeait Astounding et qui avait l'œil pour repérer les talents. Là où Astounding misait sur la hard SF, Unknown s'aventurait dans un territoire plus trouble : le fantastique humoristique, le surnaturel traité avec un clin d'œil, la fantasy de comptoir. Un positionnement singulier pour l'époque… et une revue qui ne survécut que quatre ans, fauchée en 1943 par le rationnement du papier lié à la Seconde Guerre mondiale. Trente-neuf numéros, et puis plus rien. Sadoul a sélectionné onze nouvelles dans ce corpus, chacune précédée d'une courte notice biographique de l'auteur, ce qui est l'une de ses marques de fabrique et l'un des vrais atouts de la collection.

Le sommaire est objectivement alléchant. On y trouve Theodore Sturgeon avec Hier, c'était lundi, une histoire de garagiste qui se réveille le mercredi en ayant sauté mardi… et qui découvre que des ouvriers de l'ombre construisent le décor du lendemain pendant la nuit. Fredric Brown livre Armageddon, une fin du monde avortée par un gamin et un prestidigitateur, traitée avec l'humour absurde qu'il maîtrisait mieux que quiconque. Robert Heinlein propose Ces gens-là, une nouvelle paranoïaque où un homme hospitalisé pour troubles psychologiques commence à douter de la réalité tout entière… et si The Truman show n'existait pas encore en 1941, c'est clairement la même veine, en plus angoissant. Henry Kuttner clôt le recueil avec La troisième porte, et L. Sprague de Camp signe Un mec préhisto, l'histoire d'un homme préhistorique immortel reconverti en attraction de cirque ; probablement la nouvelle la plus réussie de l'ensemble, avec un vrai plaisir narratif et une chute qui tient la route.

Voilà pour les sommets. Parce que oui, il y a des sommets… et puis il y a le reste. Et le reste, c'est là que ça se complique. Sur onze textes, trois ou quatre peinent à convaincre. Pleine lune de Manly Wade Wellman, qui met en scène Edgar Allan Poe comme personnage enquêtant sur une morte ressuscitée, part d'une idée séduisante mais tourne un peu à vide. Régime sec de H. L. Gold, un pêcheur qui offense un lutin irlandais, relève du conte de fées éculé malgré quelques saillies amusantes. Et Armageddon de Brown, aussi vénéré soit-il, est si court et si ténu qu'on reste un peu sur sa faim.

Ce qui est troublant, c'est que cette inégalité n'est pas vraiment la faute de Sadoul : il travaille à partir d'un matériau limité. Unknown avait une ligne éditoriale volontairement capricieuse, et si ce recueil représente le meilleur de quatre ans de publication, on est en droit de se demander ce que valait le reste. L'anthologiste assume lui-même, dans sa préface, que la sélection ne s'est pas faite sans difficultés. La contrainte est réelle, et elle se ressent.

Le ton général du recueil (plutôt fantastique que SF pure, souvent humoristique, parfois caustique) tranche avec ce qu'on trouvait ailleurs à l'époque. C'est ce qui le rend encore lisible aujourd'hui, même si certains ressorts narratifs ont mécaniquement vieilli. On est loin de la lourdeur de certains textes des années 40 qu'on peut croiser dans d'autres anthologies du même type. Les auteurs d'Unknown semblaient s'amuser, et ça se sent. Si vous êtes déjà fan de Fredric Brown ou de Sturgeon, vous retrouverez leur touche, même si ni l'un ni l'autre ne livre ici leurs textes les plus aboutis.

Au final, ce recueil fait exactement ce qu'il promet : ressusciter un magazine fantôme avec honnêteté et passion. Ce n'est pas une révélation, et les nouvelles ne se valent pas toutes, mais on passe un bon moment, on découvre ou retrouve des auteurs qu'on aime, et les notices de Sadoul donnent envie d'aller creuser. C'est déjà bien !
Ma note71%
Lu le 9 Novembre 2023


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