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· Julien   Lepage

La tragédie du président – Scènes de la vie politique 1986-2006
Franz-Olivier Giesbert
2006

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Illustration de critique : La tragédie du président – Scènes de la vie politique 1986-2006
Franz-Olivier Giesbert a ce talent particulier d'être partout à la fois et de n'appartenir vraiment à personne. Journaliste franco-américain né en 1949 à Wilmington, élevé en Normandie, passé par le Nouvel observateur, puis par Le Figaro et enfin Le Point, il promène depuis des décennies sa plume dans les couloirs du pouvoir avec la désinvolture affectée de celui qui a tout vu et ne s'étonne plus de rien. La tragédie du président paraît en mars 2006, quelques mois avant la fin du second mandat de Jacques Chirac, et s'inscrit dans une longue relation entre les deux hommes : FOG avait déjà consacré une biographie à Chirac en 1987, chez Seuil, à une époque où le personnage était encore en pleine ascension. Près de vingt ans plus tard, le ton a changé du tout au tout.

Le principe du livre est simple et un brin retors : pendant plus de quinze ans, Giesbert a rempli des cahiers à spirale de ses conversations avec le président, de ses observations, de ses impressions. Un journal de bord secret, tenu en parallèle d'une relation professionnelle et presqu'amicale. Et quand le règne de Chirac arrive à son terme, FOG vide ses carnets. Il prend soin de préciser d'emblée que ce n'est pas une biographie au sens strict : c'est plutôt, dit-il, le récit d'une tragédie personnelle devenue tragédie nationale. Une histoire bien française, ajoute-t-il, sans que l'on sache vraiment si c'est un constat ou un aveu de résignation.
Ce que raconte le livre, c'est donc vingt ans de vie politique française vue de l'intérieur, avec Chirac comme fil conducteur et comme bouc émissaire. L'homme qui avait tout pour réussir : le charisme, l'intelligence tactique, une vraie connaissance du terrain… et qui, selon Giesbert, n'a finalement rien fait de ses deux mandats. Ou presque. Le portrait est accablant : un président prisonnier du système qu'il a lui-même alimenté, incapable d'engager les réformes nécessaires, obsédé par sa propre survie politique au point d'en oublier de gouverner. Autour de lui gravitent les figures habituelles de la Ve République : Balladur, De Villepin, Sarközy, tous épinglés avec une vivacité qui fait parfois le sel du récit, parfois son venin.

Le problème, c'est que le livre sort en plein mouvement contre le CPE, au moment précis où les reproches adressés à Chirac (l'immobilisme, le manque de courage réformateur) résonnent comme une évidence. Le timing est parfait, ce qui explique en partie le succès commercial fulgurant : 40 000 exemplaires vendus le jour de la sortie, plus de 300 000 en quelques mois. Mais ce succès dit aussi quelque chose de moins glorieux sur la nature de l'ouvrage : il surfe, consciemment ou non, sur une vague de Chirac-bashing au moment où critiquer le président ne coûte plus rien parce qu'il ne lui reste plus rien à perdre.

C'est là que le bât blesse, et je ne peux pas vraiment m'en défaire à la lecture. Giesbert a côtoyé Chirac pendant deux décennies. Il a partagé des repas avec lui, recueilli ses confidences, observé ses failles avec la bienveillance du témoin privilégié. Et c'est maintenant, à l'heure du crépuscule, qu'il sort les couteaux ? Il y a quelque chose d'un peu confortable là-dedans. Comme si l'amitié (ou du moins la familiarité) avait une date de péremption fixée à la chute du sujet. Le procédé rappelle un peu ces documentaires qui attendent qu'un artiste soit mort pour révéler l'envers du décor avec le sourire de la conscience tranquille.

Cela dit, le livre a des qualités réelles qu'il serait malhonnête de nier. Les anecdotes sont savoureuses, et certaines scènes ont la précision sèche et mordante d'un bon roman politique. L'écriture de Giesbert est fluide, les portraits secondaires sont souvent plus réussis que le portrait principal, et la galerie de personnages qui gravitent autour de l'Élysée a une vraie vivacité. Quand il décrit les mécanismes de la comédie du pouvoir, ses rituels, ses lâchetés ordinaires, le livre approche quelque chose de juste. On pense parfois à Primary colors, le roman de Joe Klein sur la présidentielle américaine, ce mélange de fascination et de désenchantement pour des hommes qui ne sont jamais tout à fait ce qu'ils prétendent être.

Mais Giesbert ne maintient pas ce cap. Il y a dans le texte une tendance à l'excès, une acidité qui finit par se retourner contre elle-même. À force de vouloir noircir le tableau, il perd en crédibilité analytique. Reprocher à Chirac son manque de réformes courageuses est une chose ; en faire le responsable de tous les maux français en est une autre. Et l'ambiguïté de la posture de l'auteur (ni vraiment intime, ni vraiment historien, ni vraiment neutre) finit par peser. On ne sait jamais vraiment depuis quel endroit il parle, ce qui brouille la lecture.

Pour qui veut comprendre la Ve République par le bas, par les anecdotes, les couloirs, les petites phrases, ce livre reste un document utile et souvent plaisant à lire. Mais ceux qui cherchent une analyse politique rigoureuse ou un portrait littéraire à la hauteur des enjeux iront chercher ailleurs.
Ma note57%
Lu le 27 Juin 2024


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