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· Julien   Lepage

Mickey 17
Bong Joon Ho
2024

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Illustration de critique : Mickey 17
Avec Mickey 17, Bong Joon-ho poursuit son exploration du genre en tordant, une fois de plus, les conventions pour mieux y injecter sa verve satirique et sa fascination pour les déviances humaines. On attendait beaucoup du retour de ce cinéaste qui a marqué les esprits avec Parasite, palme d'or devenue mètre étalon de la critique sociale filmée au scalpel. Cette fois, il délaisse les sous-sols humides de Séoul pour les paysages glacés d'une planète colonisée, lointaine et létale, où l'homme s'entête à rejouer ses plus mauvaises partitions.

Mickey Barnes est un « remplaçable », un type sacrifiable qu'on envoie au casse-pipe pendant qu'on clone sa mémoire dans un nouveau corps, prêt à reprendre le relais. La routine est rodée : Mickey meurt, Mickey revient, encore et encore. Jusqu'au jour où une version supposée morte revient... et tombe nez à nez avec son successeur, Mickey 18. Dès lors, c'est la panique à bord : les doubles ne sont pas censés coexister, surtout quand la colonie est gouvernée par un couple d'autocrates grotesques à mi-chemin entre le dictateur clown et le cuisinier névrosé. Et tandis que les deux Mickey se chamaillent pour leur survie, les autochtones — des créatures rampantes qu'on croyait féroces — semblent bien moins barbares que leurs hôtes humains.

Derrière cette intrigue qui pourrait sortir tout droit d'un roman de SF des années 70, Bong Joon-ho tisse un scénario à tiroirs, riche en idées, mais parfois trop. La structure penche entre la comédie absurde et le drame existentiel, entre Brazil et Seul sur Mars, avec des digressions qui parasitent l'élan central. Il y a une vraie densité, une ambition scénaristique, mais aussi des flottements : l'humour s'étire, les dialogues se diluent, et les sous-intrigues (le traducteur expérimental, la révolution larvée, le plan à trois avec soi-même) frisent l'anecdotique. Là où Bong avait su condenser la critique dans une narration fluide, il s'éparpille ici, quitte à saboter parfois sa propre tension dramatique.

Le personnage de Mickey — ou plutôt les Mickey — devient rapidement le miroir d'une identité morcelée, aliénée par la technologie autant que par le pouvoir. C'est là qu'une comparaison s'impose d'elle-même avec Moon, le film de Duncan Jones. Même principe : un homme seul, en proie au doute, découvrant l'ampleur de la manipulation qui régit sa propre existence. Dans Moon, la sobriété de la mise en scène, l'élégance de l'économie narrative, la solitude tangible de Sam permettaient de donner une véritable portée émotionnelle à la révélation du clonage. Ici, la démultiplication des Mickey est traitée de manière plus ludique, presque potache, sans le même vertige existentiel. Robert Pattinson tente bien de distinguer ses deux avatars, mais l'écriture privilégie le vaudeville schizophrénique au drame intérieur. Là où Moon nous enfermait dans une station lunaire pour mieux nous confronter à nous-mêmes, Mickey 17 préfère la comédie de situation, les joutes absurdes, et les sursauts de spectacle.

Et si l'on pousse plus loin le curseur du grotesque, on ne peut s'empêcher de songer à Alien 4. Même goût pour les antagonistes caricaturaux : Marshall, le politicien fascisant joué par Mark Ruffalo, semble avoir été conçu dans le même moule que le général Perez du film de Jeunet — c'est-à-dire à mi-chemin entre le despote et le bouffon, sans jamais totalement assumer ni l'un ni l'autre. Même sentiment aussi que le film veut tout embrasser — l'horreur, la satire, l'émotion, le gore, le burlesque — au risque de n'étreindre que par à-coups. Même dynamique d'un monde colonisé par des humains qui jouent aux dieux, sur une planète hostile dont les créatures, loin d'être les véritables monstres, incarnent en creux une forme d'intelligence ou de sagesse que l'humanité a perdue. Enfin, même attirail visuel où l'on sent la volonté de signature, entre l'esthétique industrielle et le grotesque organique. Les Rampants rappellent certains hybridations gluantes de la saga Alien, sans l'impact viscéral — ils sont ici plus mignons que menaçants, et l'on sent que le propos politique prend le pas sur l'horreur pure.

Sur le plan de la réalisation, Bong fait du Bong. C'est brillant, ciselé, ultra-maîtrisé. Les plans sont storyboardés au millimètre, les effets spéciaux soignés, les décors impressionnants. Il y a une vraie jubilation dans la mise en scène, un goût du cadre signifiant, du raccord ludique. On pense parfois à Gondry pour certains effets artisanaux, et à Ridley Scott pour l'ampleur des compositions. Mais cette virtuosité tend aussi à figer les émotions. Le film impressionne, mais émeut rarement. La musique de Jung Jae-il accompagne plus qu'elle ne transcende, et l'on sort parfois de certaines scènes avec l'étrange sensation d'avoir été témoin d'un ballet mécanique, plutôt que d'une vraie expérience sensorielle.

Robert Pattinson fait le job, et parfois plus. Son travail de différenciation entre les deux Mickey est subtil, bien que le script ne lui laisse pas toujours la place pour explorer la complexité du personnage. Naomi Ackie insuffle une vraie tendresse à Nasha, mais son rôle manque de chair. Toni Collette cabotine avec un plaisir manifeste, mais son personnage frôle le sketch par moments. Le seul qui semble tirer pleinement profit de ce cirque grotesque, c'est Steven Yeun, à la fois drôle et décalé, un peu en retrait, mais toujours juste.

Malgré ses flottements et ses excès, Mickey 17 reste une œuvre dense, inventive, qui affirme sa singularité dans un paysage SF trop souvent aseptisé. Il n'a pas la puissance émotionnelle de Moon, ni la radicalité formelle d'Alien 4, mais il assume ses ruptures, ses bizarreries, et tente, parfois maladroitement, de conjuguer le grand spectacle à la fable politique. C'est à la fois trop et pas assez, brillant et inégal, mais terriblement stimulant. Et dans une époque où la science-fiction hollywoodienne se contente souvent de reproduire sans réfléchir, ça a tout de même le mérite d'exister.
Ma note72%
Vu le 10 Avril 2025


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