Johnny Mnemonic
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Plastique noir, néons sales et implants cérébraux : l'adaptation par Robert Longo de la nouvelle de William Gibson arrive en 1995 avec un casting hétéroclite mêlant Keanu Reeves fraîchement auréolé du succès de Speed, le réalisateur japonais Takeshi Kitano, le rappeur Ice-T et Dolph Lundgren en prédicateur messianique armé d'un fouet laser. Sur le papier, de quoi attirer les amateurs de science-fiction un peu décalée. Dans les faits, un film qui divise encore aujourd'hui, quatorze ans après sa sortie, entre ceux qui n'y voient qu'un nanar kitsch et ceux qui défendent une œuvre cyberpunk imparfaite, mais sincère.
2021, donc. Johnny est un « coursier » d'un genre particulier : il a effacé une partie de ses souvenirs d'enfance pour libérer de l'espace dans son cerveau, devenu disque dur biologique grâce à un implant. Sa spécialité ? Transporter des données ultra-sensibles pour le compte de multinationales paranoïaques qui ne font pas confiance aux réseaux informatiques classiques. Le principe est simple : on uploade les informations dans sa tête à Tokyo, il les convoie physiquement jusqu'à Newark sans même en connaître le contenu, puis ses clients téléchargent le tout. Sauf que cette fois, le job tourne mal. Ses employeurs ont l'air de novices et la capacité de stockage prévue explose : 300 gigaoctets dans un crâne prévu pour 160. Résultat, Johnny a désormais les yakuzas aux trousses et vingt-quatre heures avant que son cerveau ne grille littéralement. Ce qu'il ignore, c'est qu'il transporte le code-source du vaccin contre l'ANS, un syndrome d'atrophie nerveuse causé par la surexposition aux ondes électromagnétiques, wifi généralisé oblige. Un vaccin que la mégacorporation Pharmakom préfère garder secret pour continuer à vendre ses traitements hors de prix. Heureusement pour l'humanité, les Loteks, une bande de hackers rebelles installés sous le pont de Brooklyn, ont leur mot à dire.
Le scénario tient sur ce compte à rebours implacable et cette course-poursuite où Johnny doit simultanément échapper aux tueurs et trouver le code de décryptage avant l'implosion cérébrale. L'idée est solide, Gibson lui-même ayant adapté sa propre nouvelle; même s'il a depuis renié le résultat final, affirmant que son scénario a été massacré au montage par les studios. On sent effectivement quelques ellipses maladroites, des pans entiers de l'intrigue expédiés en deux répliques là où il aurait fallu développer. La chute de rythme au milieu est réelle : une fois que Johnny a rencontré Jane et qu'ils se mettent en route vers les Loteks, le film piétine un peu, comme s'il ne savait plus trop quoi faire de ses personnages pendant dix bonnes minutes. On aurait gagné à couper un quart d'heure, à resserrer l'ensemble autour de l'essentiel. Mais là où d'autres films de SF hollywoodiens de l'époque se contentent de recycler du Blade runner au rabais, Johnny Mnemonic tente au moins de déployer l'univers gibsonien avec ses codes propres : les gants de données, la représentation tridimensionnelle du cyber-espace où les hackers se baladent comme dans un espace physique, les implants bioniques en pagaille.
Johnny, donc. Un type élégant, un peu trop propret peut-être pour un futur censé être dystopique, mais qui traîne derrière lui ce manque fondateur : ses souvenirs d'enfance sacrifiés sur l'autel de la technologie. C'est toute l'ironie du personnage, cet homme qui a vendu son passé pour devenir un outil, une simple clef USB ambulante, et qui réalise soudain qu'il transporte peut-être quelque chose qui vaut plus que tous les contrats du monde. À ses côtés, Jane, garde du corps augmentée qui souffre elle-même du syndrome ANS et a besoin des traitements de Pharmakom pour survivre. Le duo fonctionne en miroir : lui a perdu ses souvenirs par choix, elle perd progressivement le contrôle de son corps. Leur relation reste néanmoins sous-développée, on aurait aimé qu'ils prennent le temps de vraiment se connaître au lieu de se contenter de fuir ensemble. Les Loteks, menés par J-Bone, incarnent la résistance punk-anarchiste, vivant dans les décombres d'une infrastructure abandonnée ; belle reprise de l'idée de la Trilogie du pont gibsonienne, ce pont de Brooklyn réinvesti par une contre-culture. Et puis il y a les antagonistes : Takahashi, le PDG de Pharmakom rongé par le chagrin d'avoir perdu sa fille à cause du syndrome qu'il refuse de soigner, Shinji son homme de main yakuza, et surtout le Prophète de la rue, ce tueur mystique qui crucifie ses victimes en hurlant « C'est l'heure de Jésus ! ». Un choix audacieux pour Hollywood que de faire d'un Christ déjanté le méchant secondaire.
L'imagerie cyberpunk déployée ici est certes plus aseptisée que celle de Blade runner ou de La cité des enfants perdus, mais elle a le mérite d'exister. L'essentiel de l'univers de Gibson s'y retrouve : les gants pour naviguer dans le cyber-espace, la prise mémorielle situé à l'arrière de la tempe (détail qui deviendra iconique quatre ans plus tard avec Matrix), l'extenseur de mémoire, le patch correctif contre la dyslexie ; clin d'œil involontaire puisque Keanu Reeves est réellement dyslexique. Le fouet laser qui coupe tout sur son passage, les anabolisants chelous, la relativité des images montrées : tout un vocabulaire visuel qui tente de traduire les concepts du roman cyberpunk à l'écran. Au niveau urbain, le film propose des fourgons tagués, des SDF avec des barils servant de braseros, et surtout cette pyramide inversée d'écrans géante installée sous le pont ; design magnifique qui sera d'ailleurs repris dans un épisode de Cowboy Bebop. La présence massive d'Asiatiques dans le casting, de Tokyo à Newark, rappelle que chez Gibson, l'Asie a gagné la guerre économique.
Le film interroge notre rapport à la mémoire, à l'identité, à ce qu'on est prêt à sacrifier pour survivre dans un monde hyperconnecté. Johnny a abandonné son enfance, Jane perd son intégrité physique, les Loteks ont renoncé à la société technologique elle-même. Face à eux, Pharmakom incarne le capitalisme le plus cynique : pourquoi guérir quand on peut vendre un traitement à vie ? Le syndrome ANS, causé par l'omniprésence des ondes électromagnétiques, résonne avec nos propres angoisses contemporaines : en 2009, on commence à se poser des questions sur les effets des portables, du wifi généralisé. Gibson, même à travers un film hollywoodien imparfait, pose des questions qui restent d'actualité. Et puis il y a ce dauphin. Oui, Jones, le dauphin cybernétique hacker. On peut ricaner, traiter ça de délire absurde, mais c'est exactement le genre d'idée baroque que Gibson glisse dans ses textes pour mieux souligner l'absurdité du monde qu'il dépeint. Un mammifère marin militaire recyclé en décodeur de données, pourquoi pas ? C'est cohérent avec un univers où tout, même les animaux, devient outil au service du système.
Robert Longo, artiste plasticien à qui c'était son premier et unique long-métrage, livre une réalisation en demi-teinte. On sent le peintre, le sculpteur derrière la caméra : une attention certaine portée aux décors, à l'ambiance, à la photographie, au choix des couleurs et des costumes. L'esthétique est vraiment travaillée, avec ces contrastes entre les espaces corporatifs lisses de Pharmakom et la crasse néon des bas-fonds. Le projet avait démarré comme un film d'art indépendant à petit budget avant que Sony ne l'engloutisse avec trente millions de dollars et ses exigences commerciales. Longo dira plus tard que c'était « horrible » de se faire imposer des choix contre sa volonté. Ça se ressent dans les scènes d'action, parfois maladroites, filmées sans grande maîtrise du rythme ni de la chorégraphie. Les effets visuels du cyber-espace ont évidemment vieilli, avec leurs polygones flottants et leurs couleurs criardes typiques du milieu des années 90, mais ils conservent une forme de charme kitsch. La bande-son mérite le détour : du KMFDM, du Stabbing Westward, du Orbital, des noms qui parlent aux amateurs de musique industrielle et électronique de l'époque. Les choix musicaux tiennent vraiment la route et participent à l'atmosphère.
Côté casting, Keanu Reeves fait ce qu'il sait faire : incarner un type un peu paumé, vaguement benêt, qui se retrouve dépassé par les événements. Il n'est pas mauvais, contrairement à ce que martèle une certaine critique qui l'accuse d'être « le pire acteur de tous les temps ». Franchement, il fait le job, notamment dans sa scène de pétage de plombs sur un tas d'ordures où il hurle qu'il veut juste récupérer sa mémoire et baiser des call-girls à dix mille dollars. Dina Meyer, dans son tout premier rôle au cinéma, est plus inégale : parfois convaincante en guerrière cybernétique, parfois un peu raide. Ice-T, en revanche, crève l'écran en chef des Loteks, dégageant exactement le bon mélange de charisme punk et de lassitude désabusée. Takeshi Kitano apporte sa présence magnétique habituelle, même si le film ne lui donne pas grand-chose à faire ; la version japonaise étendue lui offre heureusement plus de scènes. Dolph Lundgren s'amuse visiblement à jouer le Prophète de la rue, prédicateur déjanté qui crucifie ses victimes. Il fallait avoir des tripes pour créer un tel personnage ! Udo Kier, en intermédiaire veule et efféminé, en fait des tonnes, mais reste savoureux à chaque apparition. Henry Rollins, l'ancien chanteur de Black Flag, débarque en médecin clandestin bourru et ajoute sa touche d'énergie brute.
Johnny Mnemonic n'est pas le chef-d'œuvre cyberpunk qu'on aurait pu espérer de l'association Gibson/Longo. Le film traîne des défauts évidents : un rythme inégal, des raccourcis scénaristiques, une mise en scène parfois approximative dans les séquences d'action, des effets spéciaux datés même pour l'époque. On sent le compromis hollywoodien, les coupes imposées, la volonté du studio de rendre « mainstream » un matériau fondamentalement alternatif. Mais voilà : il y a ici une sincérité, une ambition de traduire visuellement l'univers gibsonien, qui mérite qu'on s'y attarde. Le film propose une imagerie différente, un vocabulaire science-fictionnel qui ne se contente pas de recycler les mêmes références. Il ose le dauphin hacker, le prédicateur Jésus, la pyramide d'écrans sous un pont, les yakuzas dans un futur américain dominé par l'Asie. Ce n'est pas parfait, loin de là, mais c'est un divertissement honnête qui avait quelque chose à dire sur notre dépendance technologique et le prix de nos renoncements. Pour les amateurs du genre, c'est un jalon intéressant, un témoignage de ce que Hollywood tentait de faire avec le cyberpunk avant que Matrix ne vienne quatre ans plus tard et n'impose ses propres codes.
2021, donc. Johnny est un « coursier » d'un genre particulier : il a effacé une partie de ses souvenirs d'enfance pour libérer de l'espace dans son cerveau, devenu disque dur biologique grâce à un implant. Sa spécialité ? Transporter des données ultra-sensibles pour le compte de multinationales paranoïaques qui ne font pas confiance aux réseaux informatiques classiques. Le principe est simple : on uploade les informations dans sa tête à Tokyo, il les convoie physiquement jusqu'à Newark sans même en connaître le contenu, puis ses clients téléchargent le tout. Sauf que cette fois, le job tourne mal. Ses employeurs ont l'air de novices et la capacité de stockage prévue explose : 300 gigaoctets dans un crâne prévu pour 160. Résultat, Johnny a désormais les yakuzas aux trousses et vingt-quatre heures avant que son cerveau ne grille littéralement. Ce qu'il ignore, c'est qu'il transporte le code-source du vaccin contre l'ANS, un syndrome d'atrophie nerveuse causé par la surexposition aux ondes électromagnétiques, wifi généralisé oblige. Un vaccin que la mégacorporation Pharmakom préfère garder secret pour continuer à vendre ses traitements hors de prix. Heureusement pour l'humanité, les Loteks, une bande de hackers rebelles installés sous le pont de Brooklyn, ont leur mot à dire.
Le scénario tient sur ce compte à rebours implacable et cette course-poursuite où Johnny doit simultanément échapper aux tueurs et trouver le code de décryptage avant l'implosion cérébrale. L'idée est solide, Gibson lui-même ayant adapté sa propre nouvelle; même s'il a depuis renié le résultat final, affirmant que son scénario a été massacré au montage par les studios. On sent effectivement quelques ellipses maladroites, des pans entiers de l'intrigue expédiés en deux répliques là où il aurait fallu développer. La chute de rythme au milieu est réelle : une fois que Johnny a rencontré Jane et qu'ils se mettent en route vers les Loteks, le film piétine un peu, comme s'il ne savait plus trop quoi faire de ses personnages pendant dix bonnes minutes. On aurait gagné à couper un quart d'heure, à resserrer l'ensemble autour de l'essentiel. Mais là où d'autres films de SF hollywoodiens de l'époque se contentent de recycler du Blade runner au rabais, Johnny Mnemonic tente au moins de déployer l'univers gibsonien avec ses codes propres : les gants de données, la représentation tridimensionnelle du cyber-espace où les hackers se baladent comme dans un espace physique, les implants bioniques en pagaille.
Johnny, donc. Un type élégant, un peu trop propret peut-être pour un futur censé être dystopique, mais qui traîne derrière lui ce manque fondateur : ses souvenirs d'enfance sacrifiés sur l'autel de la technologie. C'est toute l'ironie du personnage, cet homme qui a vendu son passé pour devenir un outil, une simple clef USB ambulante, et qui réalise soudain qu'il transporte peut-être quelque chose qui vaut plus que tous les contrats du monde. À ses côtés, Jane, garde du corps augmentée qui souffre elle-même du syndrome ANS et a besoin des traitements de Pharmakom pour survivre. Le duo fonctionne en miroir : lui a perdu ses souvenirs par choix, elle perd progressivement le contrôle de son corps. Leur relation reste néanmoins sous-développée, on aurait aimé qu'ils prennent le temps de vraiment se connaître au lieu de se contenter de fuir ensemble. Les Loteks, menés par J-Bone, incarnent la résistance punk-anarchiste, vivant dans les décombres d'une infrastructure abandonnée ; belle reprise de l'idée de la Trilogie du pont gibsonienne, ce pont de Brooklyn réinvesti par une contre-culture. Et puis il y a les antagonistes : Takahashi, le PDG de Pharmakom rongé par le chagrin d'avoir perdu sa fille à cause du syndrome qu'il refuse de soigner, Shinji son homme de main yakuza, et surtout le Prophète de la rue, ce tueur mystique qui crucifie ses victimes en hurlant « C'est l'heure de Jésus ! ». Un choix audacieux pour Hollywood que de faire d'un Christ déjanté le méchant secondaire.
L'imagerie cyberpunk déployée ici est certes plus aseptisée que celle de Blade runner ou de La cité des enfants perdus, mais elle a le mérite d'exister. L'essentiel de l'univers de Gibson s'y retrouve : les gants pour naviguer dans le cyber-espace, la prise mémorielle situé à l'arrière de la tempe (détail qui deviendra iconique quatre ans plus tard avec Matrix), l'extenseur de mémoire, le patch correctif contre la dyslexie ; clin d'œil involontaire puisque Keanu Reeves est réellement dyslexique. Le fouet laser qui coupe tout sur son passage, les anabolisants chelous, la relativité des images montrées : tout un vocabulaire visuel qui tente de traduire les concepts du roman cyberpunk à l'écran. Au niveau urbain, le film propose des fourgons tagués, des SDF avec des barils servant de braseros, et surtout cette pyramide inversée d'écrans géante installée sous le pont ; design magnifique qui sera d'ailleurs repris dans un épisode de Cowboy Bebop. La présence massive d'Asiatiques dans le casting, de Tokyo à Newark, rappelle que chez Gibson, l'Asie a gagné la guerre économique.
Le film interroge notre rapport à la mémoire, à l'identité, à ce qu'on est prêt à sacrifier pour survivre dans un monde hyperconnecté. Johnny a abandonné son enfance, Jane perd son intégrité physique, les Loteks ont renoncé à la société technologique elle-même. Face à eux, Pharmakom incarne le capitalisme le plus cynique : pourquoi guérir quand on peut vendre un traitement à vie ? Le syndrome ANS, causé par l'omniprésence des ondes électromagnétiques, résonne avec nos propres angoisses contemporaines : en 2009, on commence à se poser des questions sur les effets des portables, du wifi généralisé. Gibson, même à travers un film hollywoodien imparfait, pose des questions qui restent d'actualité. Et puis il y a ce dauphin. Oui, Jones, le dauphin cybernétique hacker. On peut ricaner, traiter ça de délire absurde, mais c'est exactement le genre d'idée baroque que Gibson glisse dans ses textes pour mieux souligner l'absurdité du monde qu'il dépeint. Un mammifère marin militaire recyclé en décodeur de données, pourquoi pas ? C'est cohérent avec un univers où tout, même les animaux, devient outil au service du système.
Robert Longo, artiste plasticien à qui c'était son premier et unique long-métrage, livre une réalisation en demi-teinte. On sent le peintre, le sculpteur derrière la caméra : une attention certaine portée aux décors, à l'ambiance, à la photographie, au choix des couleurs et des costumes. L'esthétique est vraiment travaillée, avec ces contrastes entre les espaces corporatifs lisses de Pharmakom et la crasse néon des bas-fonds. Le projet avait démarré comme un film d'art indépendant à petit budget avant que Sony ne l'engloutisse avec trente millions de dollars et ses exigences commerciales. Longo dira plus tard que c'était « horrible » de se faire imposer des choix contre sa volonté. Ça se ressent dans les scènes d'action, parfois maladroites, filmées sans grande maîtrise du rythme ni de la chorégraphie. Les effets visuels du cyber-espace ont évidemment vieilli, avec leurs polygones flottants et leurs couleurs criardes typiques du milieu des années 90, mais ils conservent une forme de charme kitsch. La bande-son mérite le détour : du KMFDM, du Stabbing Westward, du Orbital, des noms qui parlent aux amateurs de musique industrielle et électronique de l'époque. Les choix musicaux tiennent vraiment la route et participent à l'atmosphère.
Côté casting, Keanu Reeves fait ce qu'il sait faire : incarner un type un peu paumé, vaguement benêt, qui se retrouve dépassé par les événements. Il n'est pas mauvais, contrairement à ce que martèle une certaine critique qui l'accuse d'être « le pire acteur de tous les temps ». Franchement, il fait le job, notamment dans sa scène de pétage de plombs sur un tas d'ordures où il hurle qu'il veut juste récupérer sa mémoire et baiser des call-girls à dix mille dollars. Dina Meyer, dans son tout premier rôle au cinéma, est plus inégale : parfois convaincante en guerrière cybernétique, parfois un peu raide. Ice-T, en revanche, crève l'écran en chef des Loteks, dégageant exactement le bon mélange de charisme punk et de lassitude désabusée. Takeshi Kitano apporte sa présence magnétique habituelle, même si le film ne lui donne pas grand-chose à faire ; la version japonaise étendue lui offre heureusement plus de scènes. Dolph Lundgren s'amuse visiblement à jouer le Prophète de la rue, prédicateur déjanté qui crucifie ses victimes. Il fallait avoir des tripes pour créer un tel personnage ! Udo Kier, en intermédiaire veule et efféminé, en fait des tonnes, mais reste savoureux à chaque apparition. Henry Rollins, l'ancien chanteur de Black Flag, débarque en médecin clandestin bourru et ajoute sa touche d'énergie brute.
Johnny Mnemonic n'est pas le chef-d'œuvre cyberpunk qu'on aurait pu espérer de l'association Gibson/Longo. Le film traîne des défauts évidents : un rythme inégal, des raccourcis scénaristiques, une mise en scène parfois approximative dans les séquences d'action, des effets spéciaux datés même pour l'époque. On sent le compromis hollywoodien, les coupes imposées, la volonté du studio de rendre « mainstream » un matériau fondamentalement alternatif. Mais voilà : il y a ici une sincérité, une ambition de traduire visuellement l'univers gibsonien, qui mérite qu'on s'y attarde. Le film propose une imagerie différente, un vocabulaire science-fictionnel qui ne se contente pas de recycler les mêmes références. Il ose le dauphin hacker, le prédicateur Jésus, la pyramide d'écrans sous un pont, les yakuzas dans un futur américain dominé par l'Asie. Ce n'est pas parfait, loin de là, mais c'est un divertissement honnête qui avait quelque chose à dire sur notre dépendance technologique et le prix de nos renoncements. Pour les amateurs du genre, c'est un jalon intéressant, un témoignage de ce que Hollywood tentait de faire avec le cyberpunk avant que Matrix ne vienne quatre ans plus tard et n'impose ses propres codes.
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