Numéro 9
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Voilà un projet qui avait de quoi faire saliver : Shane Acker, jeune prodige de l'UCLA dont le court métrage de onze minutes a été nommé aux Oscars en 2005, se voit offrir les clefs d'un long métrage produit par Tim Burton et Timur Bekmambetov. Ajoutez à cela un casting vocal cinq étoiles avec Elijah Wood, Christopher Plummer, Jennifer Connelly et John C. Reilly, et vous obtenez tous les ingrédients d'une petite bombe d'animation pour adultes. Sauf que parfois, étirer une idée brillante de onze minutes sur quatre-vingt minutes ressemble davantage à un exercice de torture qu'à une épiphanie créative.
L'intrigue nous plonge dans un monde post-apocalyptique qui évoque autant Blade runner que les cauchemars de Fritz Lang. Un scientifique, avant de s'éteindre, a créé neuf petites poupées de chiffon numérotées, chacune contenant une parcelle de son âme. Ces « stitchpunks » (terme inventé non par Acker, mais par un internaute perspicace) survivent tant bien que mal dans les décombres d'une Europe alternative, où l'ère industrielle n'a jamais cédé la place au numérique. Le dernier-né, 9, s'éveille dans ce paysage désolé et découvre rapidement que ses huit aînés se terrent sous la férule autoritaire de 1, trop effrayé pour affronter les machines meurtrières qui rôdent. Naturellement, 9 va réveiller accidentellement la plus terrible d'entre elles et déclencher une série d'événements qui pourrait bien signer l'extinction définitive de ces ultimes vestiges d'humanité.
Le problème, c'est que cette trame narrative sent le réchauffé à plein nez. On a l'impression de revisiter tous les poncifs du post-apocalyptique robotique : le leader autoritaire qui se trompe, le héros naïf, mais courageux, la guerrière badass qui débarque pile au bon moment. Pamela Pettler, la scénariste des Noces funèbres, a visiblement eu pour mission d'expliquer ce qui fonctionnait justement parce que c'était inexpliqué dans le court métrage. Résultat : là où le format original tirait sa force de son mystère oppressant, le long métrage s'enlise dans des explications laborieuses qui tuent toute ambiguïté. Les dialogues sonnent creux, recyclant des répliques qu'on croirait sorties d'un générateur automatique de phrases héroïques : « Nous devons nous battre », « C'est notre seule chance », « Je ne vous abandonnerai pas ». On se croirait dans un mauvais épisode (pléonasme) de Transformers avec des sacs de toile à la place des voitures parlantes.
Ce qui frustre particulièrement, c'est que ces personnages numérotés restent désespérément unidimensionnels malgré leurs voix prestigieuses. 1 est le tyran borné, 7 la combattante intrépide, 5 l'ingénieur loyal, 6 l'artiste excentrique. Ils incarnent des archétypes sans jamais les transcender. Les jumeaux muets 3 et 4 (dont les séquences ont été confiées à de véritables storyboarders jumeaux qui dessinaient parfois sur la même feuille) auraient pu apporter une touche de poésie visuelle, mais ils restent cantonnés au rôle de projecteurs ambulants. Quant à 9, censé être le plus « proche de la perfection » selon les explications du réalisateur, il se révèle surtout être un fauteur de troubles maladroit dont chaque décision précipite ses camarades vers leur perte. Difficile de s'attacher à des créatures qui n'ont ni passé, ni évolution véritable, ni vraie personnalité au-delà de leur fonction narrative.
Les thèmes effleurés auraient pourtant mérité mieux qu'un traitement aussi superficiel. La parabole sur les dangers de la science sans conscience, la réflexion sur ce qui définit l'humanité, la question de la survie collective face à l'individualisme : tout ça existe, certes, mais seulement en surface. Acker a beau rejeter l'interprétation « humains contre machines » en affirmant qu'il s'agit plutôt d'explorer « l'humanité au sein de la machine », le film peine à dépasser le stade du cours de philo de terminale. L'allégorie de la création divine qui se retourne contre son créateur manque de mordant, et le message final sur l'espoir et le renouveau atterrit avec la subtilité d'un marteau-piqueur. On sent bien l'influence des frères Quay et de Jan Švankmajer dans l'ADN visuel du projet, mais là où ces maîtres de l'animation savaient insuffler du sens dans chaque image, Numéro 9 préfère multiplier les scènes d'action au détriment de la réflexion.
Heureusement, sur le plan technique, le film tient plutôt la route. Acker, qui a bossé six mois en Nouvelle-Zélande sur Le seigneur des anneaux : le retour du roi (d'où son choix logique d'Elijah Wood pour incarner le héros) maîtrise manifestement son esthétique. Son univers steampunk teinté de tons sépia, entre Les temps modernes de Chaplin et les délires mécaniques du Baron de Münchausen, possède une identité visuelle indéniable. Les créatures mécaniques (la Bête-Chat, la Bête Ailée, la sinistre Couturière hypnotique) sont magnifiquement conçues, chaque rouage et chaque articulation suintant une menace tangible. Le studio Starz Animation de Toronto a abattu un travail remarquable pour donner à ces poupées de chiffon une texture presque tactile. Dommage que la partition de Deborah Lurie, sur des thèmes de Danny Elfman, pousse trop fort dans le symphonique grandiloquent, comme si elle essayait de compenser le vide narratif à coups de cuivres tonitruants.
Côté doublage, on ne peut rien reprocher aux acteurs qui font ce qu'ils peuvent avec le matériau qu'on leur a confié. Elijah Wood apporte sa candeur habituelle à 9, même si on l'a déjà entendu jouer les ingénus courageux ad nauseam. Christopher Plummer prête à 1 toute l'autorité crispée d'un dictateur miniature, tandis que Martin Landau insuffle une douceur mélancolique au vieux 2. Jennifer Connelly livre une 7 farouche, mais unidimensionnelle, et John C. Reilly fait de 5 le compagnon loyal qu'on attendait. Crispin Glover, en revanche, est criminellement sous-exploité en 6, l'artiste déjanté qui aurait mérité bien plus de temps d'écran. Mais voilà : avec neuf personnages à gérer en quatre-vingts minutes, impossible de créer neuf personnalités vraiment étoffées. Le court métrage originel, lui, n'avait pas de dialogues, et ce mutisme renforçait paradoxalement l'intensité émotionnelle. Ici, les faire parler ne les rend pas plus humains, juste plus bavards.
Au final, Numéro 9 ressemble à un superbe écrin vide, une démonstration technique impressionnante qui oublie de nous donner des raisons de nous soucier de ce qui s'y passe. C'est frustrant parce que le potentiel était là, enfoui sous les décombres de cet univers fascinant. On sort de la salle avec la sensation d'avoir assisté à un magnifique diaporama concept art plutôt qu'à un véritable film. Les quatre ans et demi que Acker a passés sur son court métrage originel se ressentent dans chaque image léchée ; les quatre années de production du long métrage semblent avoir été consacrées à diluer cette vision plutôt qu'à l'enrichir.
L'intrigue nous plonge dans un monde post-apocalyptique qui évoque autant Blade runner que les cauchemars de Fritz Lang. Un scientifique, avant de s'éteindre, a créé neuf petites poupées de chiffon numérotées, chacune contenant une parcelle de son âme. Ces « stitchpunks » (terme inventé non par Acker, mais par un internaute perspicace) survivent tant bien que mal dans les décombres d'une Europe alternative, où l'ère industrielle n'a jamais cédé la place au numérique. Le dernier-né, 9, s'éveille dans ce paysage désolé et découvre rapidement que ses huit aînés se terrent sous la férule autoritaire de 1, trop effrayé pour affronter les machines meurtrières qui rôdent. Naturellement, 9 va réveiller accidentellement la plus terrible d'entre elles et déclencher une série d'événements qui pourrait bien signer l'extinction définitive de ces ultimes vestiges d'humanité.
Le problème, c'est que cette trame narrative sent le réchauffé à plein nez. On a l'impression de revisiter tous les poncifs du post-apocalyptique robotique : le leader autoritaire qui se trompe, le héros naïf, mais courageux, la guerrière badass qui débarque pile au bon moment. Pamela Pettler, la scénariste des Noces funèbres, a visiblement eu pour mission d'expliquer ce qui fonctionnait justement parce que c'était inexpliqué dans le court métrage. Résultat : là où le format original tirait sa force de son mystère oppressant, le long métrage s'enlise dans des explications laborieuses qui tuent toute ambiguïté. Les dialogues sonnent creux, recyclant des répliques qu'on croirait sorties d'un générateur automatique de phrases héroïques : « Nous devons nous battre », « C'est notre seule chance », « Je ne vous abandonnerai pas ». On se croirait dans un mauvais épisode (pléonasme) de Transformers avec des sacs de toile à la place des voitures parlantes.
Ce qui frustre particulièrement, c'est que ces personnages numérotés restent désespérément unidimensionnels malgré leurs voix prestigieuses. 1 est le tyran borné, 7 la combattante intrépide, 5 l'ingénieur loyal, 6 l'artiste excentrique. Ils incarnent des archétypes sans jamais les transcender. Les jumeaux muets 3 et 4 (dont les séquences ont été confiées à de véritables storyboarders jumeaux qui dessinaient parfois sur la même feuille) auraient pu apporter une touche de poésie visuelle, mais ils restent cantonnés au rôle de projecteurs ambulants. Quant à 9, censé être le plus « proche de la perfection » selon les explications du réalisateur, il se révèle surtout être un fauteur de troubles maladroit dont chaque décision précipite ses camarades vers leur perte. Difficile de s'attacher à des créatures qui n'ont ni passé, ni évolution véritable, ni vraie personnalité au-delà de leur fonction narrative.
Les thèmes effleurés auraient pourtant mérité mieux qu'un traitement aussi superficiel. La parabole sur les dangers de la science sans conscience, la réflexion sur ce qui définit l'humanité, la question de la survie collective face à l'individualisme : tout ça existe, certes, mais seulement en surface. Acker a beau rejeter l'interprétation « humains contre machines » en affirmant qu'il s'agit plutôt d'explorer « l'humanité au sein de la machine », le film peine à dépasser le stade du cours de philo de terminale. L'allégorie de la création divine qui se retourne contre son créateur manque de mordant, et le message final sur l'espoir et le renouveau atterrit avec la subtilité d'un marteau-piqueur. On sent bien l'influence des frères Quay et de Jan Švankmajer dans l'ADN visuel du projet, mais là où ces maîtres de l'animation savaient insuffler du sens dans chaque image, Numéro 9 préfère multiplier les scènes d'action au détriment de la réflexion.
Heureusement, sur le plan technique, le film tient plutôt la route. Acker, qui a bossé six mois en Nouvelle-Zélande sur Le seigneur des anneaux : le retour du roi (d'où son choix logique d'Elijah Wood pour incarner le héros) maîtrise manifestement son esthétique. Son univers steampunk teinté de tons sépia, entre Les temps modernes de Chaplin et les délires mécaniques du Baron de Münchausen, possède une identité visuelle indéniable. Les créatures mécaniques (la Bête-Chat, la Bête Ailée, la sinistre Couturière hypnotique) sont magnifiquement conçues, chaque rouage et chaque articulation suintant une menace tangible. Le studio Starz Animation de Toronto a abattu un travail remarquable pour donner à ces poupées de chiffon une texture presque tactile. Dommage que la partition de Deborah Lurie, sur des thèmes de Danny Elfman, pousse trop fort dans le symphonique grandiloquent, comme si elle essayait de compenser le vide narratif à coups de cuivres tonitruants.
Côté doublage, on ne peut rien reprocher aux acteurs qui font ce qu'ils peuvent avec le matériau qu'on leur a confié. Elijah Wood apporte sa candeur habituelle à 9, même si on l'a déjà entendu jouer les ingénus courageux ad nauseam. Christopher Plummer prête à 1 toute l'autorité crispée d'un dictateur miniature, tandis que Martin Landau insuffle une douceur mélancolique au vieux 2. Jennifer Connelly livre une 7 farouche, mais unidimensionnelle, et John C. Reilly fait de 5 le compagnon loyal qu'on attendait. Crispin Glover, en revanche, est criminellement sous-exploité en 6, l'artiste déjanté qui aurait mérité bien plus de temps d'écran. Mais voilà : avec neuf personnages à gérer en quatre-vingts minutes, impossible de créer neuf personnalités vraiment étoffées. Le court métrage originel, lui, n'avait pas de dialogues, et ce mutisme renforçait paradoxalement l'intensité émotionnelle. Ici, les faire parler ne les rend pas plus humains, juste plus bavards.
Au final, Numéro 9 ressemble à un superbe écrin vide, une démonstration technique impressionnante qui oublie de nous donner des raisons de nous soucier de ce qui s'y passe. C'est frustrant parce que le potentiel était là, enfoui sous les décombres de cet univers fascinant. On sort de la salle avec la sensation d'avoir assisté à un magnifique diaporama concept art plutôt qu'à un véritable film. Les quatre ans et demi que Acker a passés sur son court métrage originel se ressentent dans chaque image léchée ; les quatre années de production du long métrage semblent avoir été consacrées à diluer cette vision plutôt qu'à l'enrichir.
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