NonNonBâ
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Difficile de rater le nom de Shigeru Mizuki quand on s'intéresse un tant soit peu à l'histoire du manga. Le bonhomme, c'est une légende vivante au Japon. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, amputé d'un bras lors des combats en Nouvelle-Bretagne, il a quand même réussi à construire une œuvre colossale. Respect absolu pour la trajectoire humaine. Père fondateur du manga de yōkai, créateur de la série Kitaro le repoussant qui a bercé des générations entières de Japonais, il occupe dans le panthéon du manga à peu près la place que Mœbius tient dans celui de la BD franco-belge : celle du maître incontesté que tout le monde cite sans forcément avoir lu. NonNonBâ, publié en 1977 et traduit en France chez Cornélius en 2006, est souvent présenté comme son œuvre la plus personnelle, la plus touchante, le sommet de sa bibliographie. Le genre de qualification qui, personnellement, me met une pression d'Enfer avant d'ouvrir un bouquin.
L'histoire se déroule dans le Japon rural des années 1930, à Sakaiminato, ville natale de l'auteur. Le jeune Shigeru — alter ego à peine déguisé de Mizuki — voit sa famille accueillir sous son toit une vieille dame appelée NonNonBâ, veuve pauvre et mystique, encyclopédie vivante du folklore local. C'est elle qui va initier le gamin aux yōkai, ces créatures surnaturelles du shintō animiste qui peuplent chaque recoin de la nature japonaise : esprits de l'eau, démons lécheurs de crasse, fantômes criards. En échange d'un toit, elle cuisine, s'occupe des enfants, et distille ses légendes. Le récit avance par épisodes, chaque chapitre introduisant une nouvelle créature ou une nouvelle tranche de vie du quartier, pendant que Shigeru grandit, se bagarre avec les gamins d'en face et dessine ses premières histoires.
Sur le papier, ça devrait être exactement mon truc. Le folklore, l'autobiographie, la nostalgie d'un Japon disparu, les monstres discrets qui se glissent dans le quotidien… tout ça évoque Mon voisin Totoro de Miyazaki, dont l'atmosphère m'enchante à chaque revisionnage. Et pourtant. Pourtant, quelque chose ne s'est pas produit pendant ma lecture. Cette étincelle, cette impression d'être happé dans un monde, d'oublier où je suis : elle n'est pas venue.
Le problème vient en partie du rythme, ou plutôt de son absence. NonNonBâ est un patchwork de saynètes qui ne s'articulent jamais vraiment entre elles. On arrive, un yōkai surgit, on s'en sort, on passe à la scène suivante. Mizuki prend soin de documenter méticuleusement chaque créature, et on sent le passionné, presqu'ethnographe, mais cette accumulation finit par produire l'effet inverse de celui recherché : au lieu d'un monde habité, on obtient une encyclopédie illustrée avec des personnages posés dessus. Il y a dans Inu-oh de Yuasa, ou dans le travail de Taniguchi sur Le journal de mon père, une façon de laisser le temps s'étirer, de laisser les silences parler, qui donne à ces œuvres leur densité émotionnelle. Ici, l'enchaînement des épisodes m'a donné l'impression de lire un recueil de nouvelles dont chacune s'arrête juste avant de devenir vraiment intéressante.
Le graphisme est lui aussi un sujet clivant, et je vais être honnête : je n'y suis pas entré. Mizuki a ce style très particulier où les décors sont d'un réalisme presque photographique (les paysages côtiers, les maisons en bois, les rizières) et où les personnages sont à la limite de la caricature la plus basique. Ce contraste est souvent présenté comme un choix esthétique fort, une façon de mettre les humains et les yōkai sur le même plan d'étrangeté. Peut-être. Mais concrètement, j'ai eu du mal à m'attacher à des protagonistes dont les visages expressifs à l'excès m'ont tenu à distance plutôt qu'ils ne m'ont invité à entrer. Le jeune Shigeru, notamment, reste désespérément plat en dehors de ses interactions avec NonNonBâ elle-même.
Et c'est là le paradoxe irritant du livre : la seule figure vraiment magnétique, c'est celle qui lui donne son titre. NonNonBâ, avec sa pauvreté digne, sa foi totale dans des choses invisibles, son humour tranquille face à la mort et à la misère, est un personnage formidable. Chaque scène où elle apparaît gagne en intensité et en sincérité. Le problème, c'est qu'elle n'est finalement qu'un prétexte narratif, une passeuse de légendes, et qu'elle reste elle-même peu explorée en profondeur. On aurait voulu plus. Beaucoup plus.
NonNonBâ a remporté le Fauve d'Or à Angoulême en 2007 ; premier manga de l'histoire du festival à recevoir cette distinction. L'événement a incontestablement compté pour la visibilité du manga d'auteur en France, et pour ça, il faut lui rendre hommage. Mais un prix, aussi symbolique soit-il, n'oblige pas à l'enthousiasme. Ce manga s'adresse clairement à ceux qui sont déjà conquis par le folklore japonais, déjà familiers de l'esthétique gekiga, déjà prêts à laisser une narration déambulatoire les porter sans destination précise. Pour les autres, dont je fais partie, l'émerveillement promis reste, lui, obstinément invisible.
L'histoire se déroule dans le Japon rural des années 1930, à Sakaiminato, ville natale de l'auteur. Le jeune Shigeru — alter ego à peine déguisé de Mizuki — voit sa famille accueillir sous son toit une vieille dame appelée NonNonBâ, veuve pauvre et mystique, encyclopédie vivante du folklore local. C'est elle qui va initier le gamin aux yōkai, ces créatures surnaturelles du shintō animiste qui peuplent chaque recoin de la nature japonaise : esprits de l'eau, démons lécheurs de crasse, fantômes criards. En échange d'un toit, elle cuisine, s'occupe des enfants, et distille ses légendes. Le récit avance par épisodes, chaque chapitre introduisant une nouvelle créature ou une nouvelle tranche de vie du quartier, pendant que Shigeru grandit, se bagarre avec les gamins d'en face et dessine ses premières histoires.
Sur le papier, ça devrait être exactement mon truc. Le folklore, l'autobiographie, la nostalgie d'un Japon disparu, les monstres discrets qui se glissent dans le quotidien… tout ça évoque Mon voisin Totoro de Miyazaki, dont l'atmosphère m'enchante à chaque revisionnage. Et pourtant. Pourtant, quelque chose ne s'est pas produit pendant ma lecture. Cette étincelle, cette impression d'être happé dans un monde, d'oublier où je suis : elle n'est pas venue.
Le problème vient en partie du rythme, ou plutôt de son absence. NonNonBâ est un patchwork de saynètes qui ne s'articulent jamais vraiment entre elles. On arrive, un yōkai surgit, on s'en sort, on passe à la scène suivante. Mizuki prend soin de documenter méticuleusement chaque créature, et on sent le passionné, presqu'ethnographe, mais cette accumulation finit par produire l'effet inverse de celui recherché : au lieu d'un monde habité, on obtient une encyclopédie illustrée avec des personnages posés dessus. Il y a dans Inu-oh de Yuasa, ou dans le travail de Taniguchi sur Le journal de mon père, une façon de laisser le temps s'étirer, de laisser les silences parler, qui donne à ces œuvres leur densité émotionnelle. Ici, l'enchaînement des épisodes m'a donné l'impression de lire un recueil de nouvelles dont chacune s'arrête juste avant de devenir vraiment intéressante.
Le graphisme est lui aussi un sujet clivant, et je vais être honnête : je n'y suis pas entré. Mizuki a ce style très particulier où les décors sont d'un réalisme presque photographique (les paysages côtiers, les maisons en bois, les rizières) et où les personnages sont à la limite de la caricature la plus basique. Ce contraste est souvent présenté comme un choix esthétique fort, une façon de mettre les humains et les yōkai sur le même plan d'étrangeté. Peut-être. Mais concrètement, j'ai eu du mal à m'attacher à des protagonistes dont les visages expressifs à l'excès m'ont tenu à distance plutôt qu'ils ne m'ont invité à entrer. Le jeune Shigeru, notamment, reste désespérément plat en dehors de ses interactions avec NonNonBâ elle-même.
Et c'est là le paradoxe irritant du livre : la seule figure vraiment magnétique, c'est celle qui lui donne son titre. NonNonBâ, avec sa pauvreté digne, sa foi totale dans des choses invisibles, son humour tranquille face à la mort et à la misère, est un personnage formidable. Chaque scène où elle apparaît gagne en intensité et en sincérité. Le problème, c'est qu'elle n'est finalement qu'un prétexte narratif, une passeuse de légendes, et qu'elle reste elle-même peu explorée en profondeur. On aurait voulu plus. Beaucoup plus.
NonNonBâ a remporté le Fauve d'Or à Angoulême en 2007 ; premier manga de l'histoire du festival à recevoir cette distinction. L'événement a incontestablement compté pour la visibilité du manga d'auteur en France, et pour ça, il faut lui rendre hommage. Mais un prix, aussi symbolique soit-il, n'oblige pas à l'enthousiasme. Ce manga s'adresse clairement à ceux qui sont déjà conquis par le folklore japonais, déjà familiers de l'esthétique gekiga, déjà prêts à laisser une narration déambulatoire les porter sans destination précise. Pour les autres, dont je fais partie, l'émerveillement promis reste, lui, obstinément invisible.
Ma note47%
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