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· Julien   Lepage

Oh-Roh
Buronson et Kentarō Miura
2008

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Illustration de critique : Oh-Roh
Deux légendes vivantes dans la même pièce. Sur le papier, l'association de Buronson et de Kentarō Miura ressemble à un rêve éveillé pour tout amateur de manga qui se respecte. D'un côté, le scénariste de Ken le survivant, une des œuvres les plus influentes de l'histoire du medium, dont Buronson a posé les bases avec une brutalité et une économie narrative qui font encore école. De l'autre, un certain Kentarō Miura, qui n'est pas encore le démiurge adulé de Berserk mais qui, en 1989, est déjà un dessinateur capable de vous arracher les yeux… dans le bon sens du terme. C'est justement ce contexte de création qu'il faut garder en tête en ouvrant Oh-Roh : ce diptyque est une œuvre de jeunesse, et Glénat nous offre en 2008 une sorte de voyage dans le temps éditorial, publiant ce titre avec dix-neuf ans de retard dans ses bagages.

Ce n'est d'ailleurs pas la première collaboration du duo. Japan avait précédé, et disons-le clairement : l'affaire avait été un fiasco unanimement reconnu. Oh-Roh est donc la tentative de rédemption, et elle porte ses fruits… partiellement. L'histoire suit Iba Kengo, jeune historien japonais et champion de kendo, qui disparaît mystérieusement quelque part sur la Route de la Soie. Sa fiancée Kyoko, refusant d'admettre sa disparition, part à sa recherche et se retrouve aspirée par un phénomène surnaturel inexpliqué — une sorte de vortex temporel de la même famille que ceux qu'on croise dans Nimitz, retour vers l'Enfer ou chez Michael Moorcock, sans que personne ne daigne s'en expliquer — qui la projette en pleine Mongolie du XIIIe siècle. Là, elle retrouve Iba, devenu guerrier malgré lui au sein des armées de Gengis Khan. Mieux : Iba a involontairement causé la mort du Khan et doit désormais en prendre la place pour ne pas réécrire l'Histoire. C'est un peu le problème du voyage temporel façon série B, résumé en deux tomes.

Il faut préciser que les personnages ne sont pas sans rappeler, avec un amusement certain, les archétypes que Miura développera dans Berserk : Iba est ce guerrier solitaire, bâti comme une armoire à glace, qui avance dans la tourmente avec une obstination têtue ; disons qu'il aurait pu s'appeler Guts sans que personne ne sourcille. Et Kyoko, fiancée déterminée qui court après son homme à travers les siècles, porte sur elle quelque chose de la Casca des premières heures. C'est troublant, et pas désagréable. On est clairement dans le laboratoire d'un artiste qui construit son vocabulaire graphique et narratif.

Et sur ce plan-là, Oh-Roh est une véritable curiosité. Le dessin de Miura n'a pas encore la densité obsessionnelle des grands arcs de Berserk, mais il possède déjà une énergie remarquable. Les scènes de combat ont de l'épaisseur, les guerriers mongols des coups de taille dans leurs silhouettes, et les affrontements à l'arme blanche se lisent avec une fluidité qui tranche avec la raideur habituelle du genre. On sent un artiste qui ne sait pas encore tout ce qu'il peut faire, mais qui n'a pas peur d'en mettre.

Là où le bât blesse, c'est du côté du scénario. Buronson est un raconteur d'histoires redoutable quand il a de l'espace pour déployer ses forces, mais en quelques chapitres, c'est court. Trop court pour un postulat aussi riche. Le voyage dans le temps surgit de nulle part, sans explication, et repart de la même façon. Les paradoxes temporels sont effleurés, les enjeux posés, mais rarement creusés. On avale le récit en une heure, avec la désagréable impression qu'il y avait de quoi faire le double ; voire qu'une série en bonne et due forme aurait permis à l'histoire de respirer. Le personnage de Kyoko, en particulier, est traité avec une désinvolture qui confine au gaspillage : elle est là, elle cherche, elle trouve, et puis le récit lui préfère les épées.

Reste que le plaisir de lecture est bien présent, surtout si l'on aborde l'œuvre pour ce qu'elle est : un manga d'action historique sans prétention philosophique, efficace dans ses séquences guerrières, avec une ambiance qui fleure bon à la fois le post-apo de Ken le Survivant et la dark fantasy musclée de Berserk. Un peu comme si les deux œuvres majeures de leurs auteurs respectifs s'étaient croisées dans un couloir et avaient eu un fils bâtard, turbulent et attachant. Les amateurs des deux séries seront au minimum ravis de ce moment de communion inédit. Les autres trouveront une aventure honnête, sans génie particulier, mais sans honte non plus ; ce qui, après le désastre Japan, ressemble presqu'à un miracle.
Ma note75%
Lu le 1 Août 2009


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