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· Julien   Lepage

Outlander : blood of my blood (saison 1)
Matthew B. Roberts
2025

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Illustration de critique : Outlander : blood of my blood (saison 1)
Quand Matthew B. Roberts, le showrunner qui a déjà orchestré les dernières saisons d'Outlander, annonce un préquel centré sur les parents de Jamie et Claire, on se demande légitimement si le pari n'est pas un peu risqué. Après tout, explorer les origines de personnages secondaires dont on connaît déjà le destin pourrait facilement tomber dans l'exercice de style creux. Pourtant, Blood of my blood, lancée en août 2025 sur Starz et HBO Max, parvient à justifier son existence avec une audace narrative qui surprend autant qu'elle séduit. Avec Harriet Slater, Jamie Roy, Hermione Corfield et Jeremy Irvine dans les rôles principaux, cette première saison de dix épisodes se lance dans une double romance à travers le temps, un défi qui aurait pu foirer spectaculairement, mais qui tient plutôt bien la route.

La série déploie donc deux histoires d'amour parallèles : celle d'Ellen MacKenzie et Brian Fraser dans l'Écosse du XVIIIe siècle, pris au piège des luttes de clans et des mariages arrangés, et celle de Julia Moriston et Henry Beauchamp, qui se rencontrent par correspondance pendant la Première Guerre mondiale. Lui, soldat désabusé sur le front, elle, employée au bureau de censure à Londres — leur romance épistolaire rappelle un peu Lettres à Juliette, mais en moins mièvre et avec plus de boue. L'astuce scénaristique qui change tout ? Les parents de Claire ne meurent pas dans cet accident de voiture qu'on croyait fatal. Non, ils touchent les pierres de Craigh na Dun et se retrouvent projetés en 1714, la même époque qu'Ellen et Brian. Voilà comment Roberts résout son problème de narration à deux époques : en les réunissant sur une seule ligne temporelle. C'est malin, un brin forcé certes (on sent bien que l'univers se plie aux besoins du récit), mais ça fonctionne. Cette trouvaille permet de tisser des connexions inattendues entre les deux couples et de créer une dynamique narrative qui, sans être révolutionnaire, évite le piège du simple copier-coller de la série-mère.

Le scénario, écrit par Roberts lui-même avec l'aide de Diana Gabaldon, l'auteur de la saga littéraire qui fait office de productrice consultante, jongle avec les codes du romance historique sans trop y perdre son âme. On retrouve les ingrédients familiers : amours interdites, complots de clans, voyage temporel, mais l'ensemble évite de tomber dans la pure redite. L'histoire d'Ellen et Brian, avec son parfum de Roméo et Juliette version Highlands, bénéficie d'une tension politique bien ficelée autour de la succession du clan MacKenzie. Le jeune Colum et son frère Dougal, qu'on connaît bien dans Outlander, sont ici dans leur prime jeunesse, se disputant le titre de Laird dans un jeu d'alliances qui rappelle un peu les intrigues de Game of thrones, mais sans dragons ni massacres à répétition. Du côté de Julia et Henry, l'approche est plus intimiste, presque mélancolique, avec cette idée du soldat qui trouve du réconfort dans les mots d'une inconnue. Leur séparation forcée quand ils atterrissent en 1714 crée un moteur narratif efficace, même si on sent parfois que leur arc peine à rivaliser avec l'intensité du couple écossais.

Car là est sans doute le talon d'Achille du scénario : le déséquilibre entre les deux intrigues. Ellen et Brian monopolisent l'oxygène de la série, avec une chimie immédiate et des enjeux dramatiques qui s'enchaînent à un rythme soutenu. Julia et Henry, eux, restent trop souvent en périphérie, spectateurs de l'action plutôt qu'acteurs à part entière. On aurait aimé savourer plus lentement encore le quotidien de ces personnages, vivre leurs difficultés avec eux, ressentir l'intensité de leurs retrouvailles. La série démarre sur les chapeaux de roues, nous plonge immédiatement dans les funérailles de Jacob « le rouge » MacKenzie avec des rituels gaéliques hypnotiques, puis stagne légèrement au milieu de saison, comme si elle ne savait plus trop où donner de la tête. Certains épisodes s'enlisent dans des dialogues un peu convenus, des rebondissements prévisibles qui rappellent les romans de gare historiques. Mais quand elle reprend son souffle sur les derniers épisodes, Blood of my blood retrouve un rythme haletant, avec des scènes de fuite, de trahison et un cliffhanger final qui laisse pas mal de questions en suspens. La série soulève d'ailleurs plus d'interrogations qu'elle n'apporte de réponses, ce qui peut frustrer, surtout quand on peine à voir comment tout cela va s'imbriquer avec la série-mère. Mais bon, on verra bien à la saison 2, qui débarquera après la conclusion d'Outlander prévue en 2026.

Les personnages, eux, bénéficient d'un travail d'écriture inégal, mais globalement convaincant. Ellen MacKenzie, incarnée par Harriet Slater, s'impose comme le véritable cœur battant de la série. Intelligente, stratège, refusant de se laisser manipuler par ses frères qui voudraient la marier à Malcolm Grant pour sceller une alliance politique, elle rappelle les grandes héroïnes de Jane Austen tout en possédant une détermination très moderne. Son coup de foudre avec Brian sur un pont brumeux (scène filmée comme une chorégraphie romantique) fonctionne parce qu'on sent chez elle une vraie profondeur, une femme qui refuse son destin tout tracé. Brian Fraser, de son côté, aurait pu tomber dans le piège du héros fade, mais il gagne en nuances au fil des épisodes. Fils bâtard de Lord Lovat, méprisé par son propre père, il incarne cette noblesse de cœur qui compense sa naissance illégitime. Sa loyauté envers Ellen, son respect pour ses choix, sa transformation progressive en guerrier lors de l'attaque des mercenaires : tout cela compose un personnage attachant, même si on aurait aimé le voir davantage mis à l'épreuve émotionnellement.

Julia et Henry, les parents voyageurs temporels de Claire, souffrent d'un développement moins approfondi. Julia, interprétée par Hermione Corfield, traverse des épreuves terribles ; notamment cette scène bouleversante où elle doit se donner à Lord Lovat pour protéger son enfant à naître… mais on manque cruellement de moments où elle et Henry dialoguent vraiment, où ils exposent leurs peurs et leurs regrets. Henry, campé par Jeremy Irvine, connu pour son rôle dans Cheval de guerre, bascule dans une spirale traumatique après leur séparation, mais cette cassure psychologique reste parfois sous-exploitée. On les voit se chercher désespérément à travers l'Écosse du XVIIIe siècle, mais leurs retrouvailles, quand elles arrivent enfin, paraissent presque trop brèves, insuffisamment savourées. Les personnages secondaires, en revanche, profitent d'un casting de choix. Le jeune Murtagh de Rory Alexander, avec son humour et sa fidélité indéfectible, apporte une touche de légèreté bienvenue. Les MacKenzieColum (Seamus McLean Ross) et Dougal (Sam Retford) — incarnent cette brutalité politique héritée d'un père tyrannique, et leur rivalité fraternelle donne corps aux enjeux de pouvoir qui traversent la série.

Thématiquement, Blood of my blood explore des territoires familiers à l'univers d'Outlander : l'amour face aux conventions sociales, la condition féminine dans des sociétés patriarcales, le poids des héritages familiaux. Ellen et Julia, chacune à leur manière, doivent naviguer dans un monde où leur destin est dicté par les hommes qui les entourent. L'une se rebelle ouvertement contre un mariage arrangé, l'autre doit faire des choix impossibles pour protéger son enfant. Cette dimension féministe, déjà présente dans la série-mère, trouve ici une résonance particulière : on comprend mieux d'où vient l'indépendance farouche de Claire quand on voit sa mère Julia défier les normes pour survivre. Le voyage temporel, lui, sert moins d'outil fantastique que de prisme pour interroger nos identités : qui sommes-nous quand on nous arrache à notre époque ? Comment s'adapter à un monde qui nous est étranger ? Julia et Henry, projetés trois siècles en arrière, vivent ce dépaysement avec une relative passivité qui surprend parfois : on aurait aimé plus de réflexion sur ce traumatisme temporel, plus de questionnements existentiels. Mais la série préfère se concentrer sur l'action et la romance, ce qui est un choix respectable, même si cela laisse certaines pistes sous-exploitées.

La série aborde aussi, avec une certaine subtilité, les thèmes de la guerre et du trauma. Les flashbacks d'Henry dans les tranchées de la Grande Guerre, filmés avec une brutalité réaliste, rappellent que l'amour naît parfois dans les pires circonstances. Ces scènes, bien que brèves, donnent une densité à son personnage et expliquent sa fragilité psychologique quand il se retrouve séparé de Julia. De même, les conflits entre clans écossais, avec leurs codes d'honneur violents, leurs vendettas ancestrales, résonnent comme un écho de ces guerres modernes : mêmes haines, même absurdité, même gâchis de vies humaines. La série ne se lance pas dans de grandes déclarations politiques, mais elle suggère, avec intelligence, que l'Histoire se répète, que les mécanismes de domination et de violence traversent les époques sans vraiment changer de nature.

Sur le plan de la réalisation, Blood of my blood ne déçoit pas. Les réalisateurs Jamie Payne, Azhur Saleem, Emer Conroy et Matthew Moore signent des épisodes visuellement somptueux qui exploitent à fond les paysages écossais. Ces Highlands brumeuses, ces châteaux perchés sur des falaises, ces forêts drapées de brume : tout cela compose une carte postale romantique qui fonctionne à merveille. La photographie alterne entre une palette automnale chaleureuse pour les scènes intimistes et des tons plus froids, presque crépusculaires, pour les moments de tension. La scène de la fête de Beltane dans l'épisode 5, avec ses feux rituels et ses danses envoûtantes, constitue sans doute le sommet esthétique de la saison. Les costumes, signés Trisha Biggar, impressionnent par leur authenticité : tartans tissés à l'ancienne, robes victoriennes méticuleusement reconstituées, tout respire le souci du détail. Même les décors intérieurs, depuis les grandes salles de Castle Leoch jusqu'aux humbles cottages, semblent habités, vécus.

La musique de Bear McCreary, compositeur attitré de la franchise, reste un pilier émotionnel majeur. Sa collaboration avec la chanteuse gaélique Julie Fowlis donne naissance à des thèmes déchirants comme For my love that's lost, qui ouvre chaque épisode avec une mélancolie qui serre la gorge. Les cornemuses, les violons, les chants traditionnels : tout cet arsenal sonore crée une atmosphère immersive qui compense parfois les faiblesses narratives. McCreary sait exactement quand laisser respirer les scènes, quand les accompagner discrètement, et quand déployer toute sa puissance symphonique pour amplifier les moments clés. Cependant, la réalisation souffre de quelques maladresses. Le montage, notamment, peine à équilibrer les deux intrigues : les coupes entre l'histoire d'Ellen/Brian et celle de Julia/Henry se font parfois de manière brusque, brisant l'immersion. Certaines scènes d'action (la bagarre entre Dougal et Malcolm dans l'épisode 1, par exemple) manquent de punch, avec une chorégraphie un peu molle qui contraste avec la violence brutale d'Outlander. Et puis, avouons-le, certains choix narratifs frisent le ridicule : l'accident de voiture de Julia et Henry, censé les propulser vers les pierres, semble sorti d'un téléfilm à petit budget, avec une physique approximative et une logique bancale.

Côté performances, le casting fait globalement le boulot, et parfois même bien plus. Harriet Slater, révélée dans Pennyworth et (pas) vue dans Indiana Jones et le cadran de la destinée, incarne Ellen avec une intensité palpable. Son regard brûle d'une détermination qui rend chaque scène électrique, que ce soit quand elle défie ses frères ou quand elle s'abandonne dans les bras de Brian. Elle porte littéralement la série sur ses épaules, et on la croit à chaque instant. Jamie Roy, dans le rôle de Brian, possède cette ressemblance troublante avec Sam Heughan qui dépasse le simple physique : il capture la noblesse d'âme, la douceur teintée de force qui caractérise les Fraser. D'ailleurs, cette ressemblance n'est pas un hasard : le casting a manifestement cherché des acteurs capables d'évoquer visuellement leurs descendants, et le résultat frise parfois le surnaturel. On croirait voir Jamie jeune, et c'est fascinant.

Hermione Corfield, qu'on a (pas) vue (non plus) dans Mission : impossible 5 et Star wars VIII, livre une performance bouleversante dans les moments difficiles, notamment cette scène d'accouchement oppressante de l'épisode 6, tournée sur trois jours dans une chaleur étouffante selon les déclarations de l'actrice. Elle exprime la douleur, la peur, mais aussi cette force animale qui habite Julia. En revanche, quand le scénario lui demande simplement d'exister aux côtés d'Henry, elle paraît moins habitée, comme si le personnage manquait de matière. Jeremy Irvine, avec son visage émacié et ses yeux tourmentés, incarne la fragilité psychologique d'Henry avec conviction. Sa scène où il bascule dans une sorte de rire hystérique — idée qui venait apparemment de l'acteur lui-même — reste l'un des moments les plus glaçants de la saison, mais on regrette que cette cassure ne soit pas davantage explorée.

Les seconds rôles brillent également. Tony Curran, habitué des univers fantastiques (Doctor Who, Defiance), compose un Lord Lovat détestable à souhait, tyrannique et manipulateur. Seamus McLean Ross et Sam Retford, dans les rôles des jeunes MacKenzie, parviennent à faire oublier leurs prédécesseurs tout en leur rendant hommage : ils ont cette même rudesse, cette même ambition dévorante. Et puis il y a ce détail touchant : les acteurs qui incarnent les jeunes Angus et Rupert sont les fils biologiques de ceux qui jouaient ces rôles dans Outlander. Cette transmission générationnelle, presque méta-narrative, ajoute une couche de profondeur émotionnelle pour les fans de longue date. On sent que toute l'équipe, devant et derrière la caméra, a à cœur de respecter l'héritage de la série-mère tout en traçant sa propre voie.

Au final, Blood of my blood remplit sa mission de préquel honnête sans révolutionner le genre. C'est une série qui sait ce qu'elle est : un complément romanesque à une saga déjà établie, un exercice de fan-service intelligent qui parvient à justifier son existence. Elle possède la beauté visuelle, l'envergure émotionnelle et la musique envoûtante qui ont fait le succès d'Outlander, même si elle peine parfois à sortir de son ombre. Le déséquilibre entre ses deux intrigues, les moments de creux narratif en milieu de saison et certains choix scénaristiques un peu forcés empêchent la série d'atteindre les sommets de sa grande sœur. Mais quand elle fonctionne (et elle fonctionne souvent) elle rappelle pourquoi on s'est attachés à cet univers en premier lieu : ces amours impossibles, ces paysages à couper le souffle, cette capacité à mêler Histoire et romance sans tomber dans le ridicule. L'excellent début nous plonge immédiatement dans l'ambiance, on a déjà envie de revoir les premières saisons d'Outlander pour y traquer les détails cachés, les références discrètes aux événements de Blood of my blood. La série soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses, ce qui peut frustrer, surtout avec ce cliffhanger final qu'on a du mal à voir s'imbriquer avec la série-mère. Mais pourquoi pas ?
Ma note71%
Vu le 8 Octobre 2025


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