Capitaine Orgazmo
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Sorti discrètement en 1997, Capitaine Orgazmo est l'œuvre d'un certain Trey Parker, inconnu du grand public à l'époque, mais dont la signature allait, quelques semaines plus tard à peine, envahir le petit écran mondial sous la forme d'une bourgade du Colorado peuplée d'enfants vulgaires et de chefs-d'œuvre d'irrévérence. Car Capitaine Orgazmo a ceci de particulier qu'il a été tourné pendant que Parker et son compère Matt Stone attendaient de savoir si South Park allait être lancé sur Comedy Central. Un film de salle d'attente, en quelque sorte, mais une salle d'attente qui aurait été décorée par John Waters sous acide.
Le film nous plante immédiatement dans le décor avec une chanson d'ouverture, signée du mystérieux groupe « DVDA » ; acronyme dont la signification, révélée en cours de métrage, ne laisse absolument aucun doute sur les intentions du film. Le morceau, teinté de hard FM glorieux et chevelu, chante les louanges des seins avec une conviction qui ferait pâlir d'envie les futurs Steel Panther. Dès le générique, le ton est donné, et il n'est pas question de faire semblant que ce film vise le César du meilleur scénario original.
L'histoire, donc. Joe Young, jeune mormon de l'Utah, frais comme un verre de lait, débarque à Los Angeles pour évangéliser les foules. Accessoirement, il est expert en arts martiaux et possède des réflexes de chat en pleine tempête. C'est par ce talent improbable qu'il se retrouve repéré par Maxxx Orbison, producteur de films X aussi cupide qu'incompétent, sur le tournage duquel il a malencontreusement sonné. Le contrat est simple : 20 000 dollars pour incarner le Capitaine Orgazmo, super-héros masqué d'un nanar pornographique, avec la promesse formelle qu'une « doublure bite » le remplacera dans les scènes compromettantes. Nos deux garçons n'avaient pas tort : les Mormons à Hollywood, ça donne des idées.
Sur le papier, le scénario tient en deux lignes et demi. Et c'est précisément là son génie. Parker ne cherche pas à construire une intrigue labyrinthique : il pose un postulat grotesque — le choc frontal entre le puritanisme exacerbé et l'industrie du X — et en tire le maximum pendant 90 minutes chrono. Les ficelles sont grosses, délibérément. L'arnaque du producteur véreux, la petite amie nunuche qui ne sait rien, la double vie impossible à tenir : tout ça relève du vaudeville le plus classique. Mais Parker ne s'en cache pas. Il prend ces clichés, les gonfle à l'hélium et les regarde exploser avec un sourire de gosse qui vient de découvrir qu'on peut mettre des pétards dans les boîtes aux lettres. Là où ça accroche parfois, c'est dans le dernier tiers du film, qui s'emballe un peu trop vite et bâcle légèrement sa résolution : on sent que le budget de 600 000 dollars commençait à peser.
Les personnages, en revanche, forment une galerie d'une cohérence réjouissante. Joe Young est un saint : propre, gentil, incorruptible… ce qui le rend d'autant plus drôle à regarder naviguer dans cet univers de faux seins et de dialogues sulfureux. Son alter ego Choda Boy, de son vrai nom Ben Chapleski, est un génie du MIT qui fait du porno parce que ça l'aide à rencontrer des femmes ! Personnage à la fois absurde et, si l'on y réfléchit trente secondes, parfaitement logique. Le duo qu'ils forment fonctionne exactement comme un Batman et Robin de bas étage, et c'est voulu. Face à eux, Maxxx Orbison incarne le méchant de fête foraine, caricatural à souhait, dont le nom lui-même est un hommage parodique à Roy Orbison. Quant à Dave, le personnage interprété par Matt Stone lui-même, sorte de photographe de plateau dont l'homosexualité latente transparaît dans chacune de ses répliques avec la subtilité d'un coup de batte de baseball, il vole littéralement toutes ses scènes. Sa catchphrase récurrente, déclinée à l'infini sur des objets de plus en plus incongrus, est l'un des gags les plus efficaces du film.
Ce qui rend Capitaine Orgazmo réellement intéressant, au-delà du délire potache de surface, c'est ce qu'il dit — et ce qu'il crache — sur l'Amérique. Parker n'attaque pas la pornographie : il attaque l'hypocrisie. Joe n'est pas un imbécile ; c'est un homme qui a des convictions sincères et qui, sous la pression de l'argent et des circonstances, les met de côté une à une. Le film le regarde faire sans le juger ; ou plutôt, en le jugeant avec une bienveillance moqueuse. L'Église mormone en prend pour son grade, mais pas plus que l'industrie du X, pas plus que le star-system ou la société de consommation qui transforme tout en produit, même un super-héros au pistolet orgasmique. C'est une satire à plusieurs couches, à consommer au minimum au troisième degré, et qui préfigurait largement la méthode South Park, que la série allait affiner pendant les années suivantes. D'ailleurs, Parker et Stone remettront le couvert mormonesque en 2003 avec l'épisode Tout sur les Mormons de la saison 7 de la série, et signeront en 2011 la comédie musicale de Broadway The book of Mormon — neuf Tony Awards au passage — dont les deux personnages principaux s'appellent Elder Young et Elder White, exactement comme le héros et son compagnon d'évangélisation dans ce film. Hasard ? Sûrement pas.
Côté réalisation, Parker fait avec les moyens du bord ; et les moyens du bord, ici, c'est vraiment le fond du placard. La photographie de Kenny Gioseffi est fonctionnelle sans être inventive, les décors sont ceux de vrais studios X de Los Angeles ce qui confère à l'ensemble une authenticité crasseuse bienvenue, et le montage, coassuré par Parker lui-même, tient la route même si quelques scènes traînent un peu les pieds. Ce qui sauve tout côté technique, c'est la bande-son. DVDA assume sa médiocrité brillante avec un enthousiasme communicatif, et les quelques morceaux disséminés dans le film participent pleinement au délire kitsch ambiant. Les effets spéciaux de l'orgazmo-rayon sont d'une laideur assumée qui force le respect.
Le casting, lui, est une curiosité à part entière. Trey Parker en Joe Young joue l'innocent avec une conviction désarmante : il y a quelque chose de presque touchant dans sa naïveté de façade. Dian Bachar, en Choda Boy, est la révélation du film : petit, déjanté, d'un comique de situation absolument redoutable. Matt Stone, qui n'a jamais prétendu être acteur, s'en tire remarquablement bien en sosie involontaire de Rudi Völler. Et puis il y a les guests. Ron Jeremy, légende vivante de l'industrie concernée, joue avec un naturel confondant. Chasey Lain, Jeanna Fine, Jill Kelly, Max Hardcore : toute la crème de « l'autre cinéma » est là, surjouant avec une conscience professionnelle admirable et ajoutant une couche de réalisme absurde à la fiction. Sans oublier Lloyd Kaufman, fondateur de Troma, qui apparaît dans la scène post-générique : un caméo qui vaut son pesant de cacahuètes pour quiconque connaît la filiation spirituelle entre les deux studios.
Capitaine Orgazmo est un nanar réussi ; ce qui est loin d'être une contradiction dans les termes. Il est inégal, techniquement modeste, parfois brouillon, et son dernier acte manque d'un peu de souffle. Mais il est sincère, courageux, souvent hilarant, et porté par une énergie de bande d'amis qui s'amusent vraiment. C'est exactement ce qu'il prétend être, sans tricher d'un pouce. Les amateurs de South Park, de Team America ou du cinéma de John Waters y trouveront leur bonheur sans hésitation. Les autres passeront leur chemin dès le générique… et ce n'est pas grave, parce que Parker ne leur a jamais tendu la main pour les retenir.
Le film nous plante immédiatement dans le décor avec une chanson d'ouverture, signée du mystérieux groupe « DVDA » ; acronyme dont la signification, révélée en cours de métrage, ne laisse absolument aucun doute sur les intentions du film. Le morceau, teinté de hard FM glorieux et chevelu, chante les louanges des seins avec une conviction qui ferait pâlir d'envie les futurs Steel Panther. Dès le générique, le ton est donné, et il n'est pas question de faire semblant que ce film vise le César du meilleur scénario original.
L'histoire, donc. Joe Young, jeune mormon de l'Utah, frais comme un verre de lait, débarque à Los Angeles pour évangéliser les foules. Accessoirement, il est expert en arts martiaux et possède des réflexes de chat en pleine tempête. C'est par ce talent improbable qu'il se retrouve repéré par Maxxx Orbison, producteur de films X aussi cupide qu'incompétent, sur le tournage duquel il a malencontreusement sonné. Le contrat est simple : 20 000 dollars pour incarner le Capitaine Orgazmo, super-héros masqué d'un nanar pornographique, avec la promesse formelle qu'une « doublure bite » le remplacera dans les scènes compromettantes. Nos deux garçons n'avaient pas tort : les Mormons à Hollywood, ça donne des idées.
Sur le papier, le scénario tient en deux lignes et demi. Et c'est précisément là son génie. Parker ne cherche pas à construire une intrigue labyrinthique : il pose un postulat grotesque — le choc frontal entre le puritanisme exacerbé et l'industrie du X — et en tire le maximum pendant 90 minutes chrono. Les ficelles sont grosses, délibérément. L'arnaque du producteur véreux, la petite amie nunuche qui ne sait rien, la double vie impossible à tenir : tout ça relève du vaudeville le plus classique. Mais Parker ne s'en cache pas. Il prend ces clichés, les gonfle à l'hélium et les regarde exploser avec un sourire de gosse qui vient de découvrir qu'on peut mettre des pétards dans les boîtes aux lettres. Là où ça accroche parfois, c'est dans le dernier tiers du film, qui s'emballe un peu trop vite et bâcle légèrement sa résolution : on sent que le budget de 600 000 dollars commençait à peser.
Les personnages, en revanche, forment une galerie d'une cohérence réjouissante. Joe Young est un saint : propre, gentil, incorruptible… ce qui le rend d'autant plus drôle à regarder naviguer dans cet univers de faux seins et de dialogues sulfureux. Son alter ego Choda Boy, de son vrai nom Ben Chapleski, est un génie du MIT qui fait du porno parce que ça l'aide à rencontrer des femmes ! Personnage à la fois absurde et, si l'on y réfléchit trente secondes, parfaitement logique. Le duo qu'ils forment fonctionne exactement comme un Batman et Robin de bas étage, et c'est voulu. Face à eux, Maxxx Orbison incarne le méchant de fête foraine, caricatural à souhait, dont le nom lui-même est un hommage parodique à Roy Orbison. Quant à Dave, le personnage interprété par Matt Stone lui-même, sorte de photographe de plateau dont l'homosexualité latente transparaît dans chacune de ses répliques avec la subtilité d'un coup de batte de baseball, il vole littéralement toutes ses scènes. Sa catchphrase récurrente, déclinée à l'infini sur des objets de plus en plus incongrus, est l'un des gags les plus efficaces du film.
Ce qui rend Capitaine Orgazmo réellement intéressant, au-delà du délire potache de surface, c'est ce qu'il dit — et ce qu'il crache — sur l'Amérique. Parker n'attaque pas la pornographie : il attaque l'hypocrisie. Joe n'est pas un imbécile ; c'est un homme qui a des convictions sincères et qui, sous la pression de l'argent et des circonstances, les met de côté une à une. Le film le regarde faire sans le juger ; ou plutôt, en le jugeant avec une bienveillance moqueuse. L'Église mormone en prend pour son grade, mais pas plus que l'industrie du X, pas plus que le star-system ou la société de consommation qui transforme tout en produit, même un super-héros au pistolet orgasmique. C'est une satire à plusieurs couches, à consommer au minimum au troisième degré, et qui préfigurait largement la méthode South Park, que la série allait affiner pendant les années suivantes. D'ailleurs, Parker et Stone remettront le couvert mormonesque en 2003 avec l'épisode Tout sur les Mormons de la saison 7 de la série, et signeront en 2011 la comédie musicale de Broadway The book of Mormon — neuf Tony Awards au passage — dont les deux personnages principaux s'appellent Elder Young et Elder White, exactement comme le héros et son compagnon d'évangélisation dans ce film. Hasard ? Sûrement pas.
Côté réalisation, Parker fait avec les moyens du bord ; et les moyens du bord, ici, c'est vraiment le fond du placard. La photographie de Kenny Gioseffi est fonctionnelle sans être inventive, les décors sont ceux de vrais studios X de Los Angeles ce qui confère à l'ensemble une authenticité crasseuse bienvenue, et le montage, coassuré par Parker lui-même, tient la route même si quelques scènes traînent un peu les pieds. Ce qui sauve tout côté technique, c'est la bande-son. DVDA assume sa médiocrité brillante avec un enthousiasme communicatif, et les quelques morceaux disséminés dans le film participent pleinement au délire kitsch ambiant. Les effets spéciaux de l'orgazmo-rayon sont d'une laideur assumée qui force le respect.
Le casting, lui, est une curiosité à part entière. Trey Parker en Joe Young joue l'innocent avec une conviction désarmante : il y a quelque chose de presque touchant dans sa naïveté de façade. Dian Bachar, en Choda Boy, est la révélation du film : petit, déjanté, d'un comique de situation absolument redoutable. Matt Stone, qui n'a jamais prétendu être acteur, s'en tire remarquablement bien en sosie involontaire de Rudi Völler. Et puis il y a les guests. Ron Jeremy, légende vivante de l'industrie concernée, joue avec un naturel confondant. Chasey Lain, Jeanna Fine, Jill Kelly, Max Hardcore : toute la crème de « l'autre cinéma » est là, surjouant avec une conscience professionnelle admirable et ajoutant une couche de réalisme absurde à la fiction. Sans oublier Lloyd Kaufman, fondateur de Troma, qui apparaît dans la scène post-générique : un caméo qui vaut son pesant de cacahuètes pour quiconque connaît la filiation spirituelle entre les deux studios.
Capitaine Orgazmo est un nanar réussi ; ce qui est loin d'être une contradiction dans les termes. Il est inégal, techniquement modeste, parfois brouillon, et son dernier acte manque d'un peu de souffle. Mais il est sincère, courageux, souvent hilarant, et porté par une énergie de bande d'amis qui s'amusent vraiment. C'est exactement ce qu'il prétend être, sans tricher d'un pouce. Les amateurs de South Park, de Team America ou du cinéma de John Waters y trouveront leur bonheur sans hésitation. Les autres passeront leur chemin dès le générique… et ce n'est pas grave, parce que Parker ne leur a jamais tendu la main pour les retenir.
Ma note80%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !