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· Julien   Lepage

Parker Lewis ne perd jamais
Clyde Phillips et Lon Diamond
1990

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Illustration de critique : Parker Lewis ne perd jamais
Certaines séries ne méritent pas vraiment qu'on les défende avec acharnement, mais elles méritent au moins qu'on leur rende hommage avec honnêteté. Parker Lewis ne perd jamais est de celles-là : une curiosité télévisuelle lancée à l'automne 1990 sur Fox par Clyde Phillips et Lon Diamond, portée par un Corin Nemec souriant jusqu'aux oreilles et une galerie de seconds rôles franchement savoureux. À l'époque, Fox était encore une chaîne en quête d'identité, capable du meilleur comme du n'importe quoi — et Parker Lewis se situe quelque part entre les deux, avec un aplomb assez désarmant. L'argument de départ tient en une phrase : Parker Lewis est le lycéen qui gagne toujours. Installé dans les couloirs du lycée de Santo Domingo, il navigue entre les mauvais plans foireux de son acolyte rocker Mikey, les angoisses informatiques de leur ami nerd Jerry, les coups bas de sa petite sœur Shelly et les tentatives répétées de la principale Musso de le faire expulser. Chaque épisode décline peu ou prou la même mécanique : Parker se retrouve dans une situation apparemment inextricable, improvise, et s'en sort — évidemment. « Pas de problème » est d'ailleurs sa réplique fétiche, répétée à satiété au point de devenir un running gag national dans les cours de récré françaises de l'époque. Ce qui frappe d'emblée, c'est la forme. La série fait le choix délibéré d'un langage visuel cartoon transposé en prises de vue réelles : effets sonores exagérés dignes de Tex Avery, zooms abrupts, ralentis impromptus, cassures de rythme au montage. Pour la télévision américaine de 1990, c'est franchement audacieux. On pense évidemment à La Folle Journée de Ferris Bueller de John Hughes — et c'est tout à fait normal, puisque la série s'en inspire sans vergogne, au point que les critiques de l'époque parlaient ouvertement de plagiat. Certains allaient même jusqu'à comparer les deux œuvres au détriment de Parker Lewis. Le reproche est fondé sur le fond, mais il occulte ce que la série fait de son héritage : elle l'exagère, le caricature, le pousse dans ses retranchements jusqu'à créer quelque chose de distinct — plus barré, moins sentimental, presque expérimental dans sa désinvolture. Il y a une réelle inventivité formelle dans cette première saison, et il serait injuste de la balayer d'un revers de main sous prétexte que l'ADN de départ appartient à quelqu'un d'autre. Les personnages sont taillés à la serpe, mais efficacement. Parker lui-même est le héros cool par excellence, celui qui s'en sort toujours sans jamais vraiment qu'on comprenne pourquoi — ce flou est une force autant qu'une limite, parce que le personnage reste une surface réfléchissante plutôt qu'un vrai être humain. À ses côtés, Jerry incarne le génie inadapté avec une constance touchante, et Mikey le rocker désabusé fonctionne comme contrepoint grunge avant l'heure. Mais c'est clairement du côté des antagonistes que la série s'amuse le plus. La directrice Musso, maniaque de la discipline, et son assistant Frank Lemmer — convoqué à coups de sifflet pour chien et doté de pouvoirs quasi-surnaturels — constituent un duo de méchants de cartoon absolument réjouissant, dont la logique interne assume pleinement l'absurde. Et puis il y a Larry Kubiac, le géant du lycée dont l'apparition déclenche automatiquement une micro-secousse sismique et dont la réplique « Manger maintenant » a marqué au fer rouge toute une génération. Kubiac est joué par Abraham Benrubi, qu'on retrouvera plus tard dans Urgences, et qui apporte ici une candeur gigantesque, au sens propre. La série aborde, à sa façon décalée, des thèmes assez classiques du teen-show : la pression scolaire, l'amitié comme bouclier contre le monde adulte, le rapport à l'autorité, les premières amours. Mais tout est traité sur le mode de la fable légèrement déjantée plutôt que du drame psychologique. Ce n'est pas Ma Vie à Moi ni Freaks and Geeks — pas question ici de fouiller les blessures adolescentes. L'optimisme est systématique, presque idéologique. La morale implicite de chaque épisode pourrait se résumer à : le système est absurde, mais les malins s'en sortent. C'est une vision du monde à la fois séduisante et légèrement creuse, qui dit quelque chose de l'époque Reagan-Bush finissante, d'une Amérique encore persuadée que l'ingéniosité individuelle suffisait à tout arranger. La réalisation, pour de la télévision de l'époque, est franchement soignée. Bryan Spicer signe plusieurs épisodes de la première saison avec une vraie conscience du cadre, et certains passages doivent objectivement quelque chose aux frères Coen — la comparaison paraît flatteuse mais des téléspectateurs de l'époque l'ont faite, notamment en référence à Arizona Junior. La bande originale, rock et synthétique, colle parfaitement à son temps sans pour autant avoir vieilli de la plus élégante des façons. Les effets sonores cartoon, eux, restent une signature intemporelle, un choix stylistique cohérent que la série assume du premier au dernier épisode — et qu'on retrouvera ensuite, selon les analystes, dans l'ADN de séries comme Scrubs ou même Ally McBeal. Corin Nemec est le cœur du dispositif, et il s'acquitte de son rôle avec une désinvolture calibrée qui fonctionne parfaitement dans le registre de la série. Il ne surjoue pas, ne sous-joue pas — il incarne la coolitude sans transpirer, ce qui est justement l'effet recherché. Melanie Chartoff, en directrice monomaniaque, vole régulièrement des scènes entières sans forcer, et Abraham Benrubi fait de chacune de ses apparitions un petit événement physique et comique. Le reste du casting VF — Lionel Tua en tête pour le rôle de Parker — a fait un travail solide qui a contribué à ancrer la série dans la mémoire collective française. Le problème vient de la durée. Trois saisons, et l'essoufflement arrive clairement avant la fin. La troisième saison change sensiblement la formule — moins de cartoon, plus de storylines conventionnelles — comme si les créateurs avaient soudainement eu peur de leur propre originalité. Le résultat est nettement plus terne, et beaucoup de fans considèrent qu'elle n'existe tout simplement pas. Ce n'est pas tout à fait juste, mais on comprend l'impulsion. La série vieillit aussi, il faut le dire : ce qui passait pour inventif en 1990 paraît parfois daté avec le recul, et la mécanique répétitive des épisodes finit par émousser l'enthousiasme. Parker Lewis ne perd jamais est l'une de ces œuvres qui ont tout donné dans leur première saison et qui ont ensuite dû gérer leur propre succès sans vraiment savoir comment. Ce qui reste, vingt-cinq ans après, c'est une saison inaugurale vraiment réussie, un sens du rythme et du gag visuel rare pour l'époque, et quelques personnages secondaires qui méritaient largement mieux que l'oubli dans lequel la série est progressivement tombée. Pas un chef-d'œuvre, mais une série qui a su être franchement elle-même le temps d'une bonne vingtaine d'épisodes — ce qui, dans le paysage télévisuel actuel saturé de showrunners anxieux, n'est pas rien. Les amateurs de comédie de lycée américaine y trouveront, au-delà de la nostalgie, un objet télévisuel plus malin qu'il n'y paraît, à rapprocher de Sauvés par le gong pour l'époque ou de Malcolm pour l'esprit — même si ni l'un ni l'autre ne partage exactement la même ambition formelle.
Ma note70%
Vu le 30 Août 2016


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