La personne aux deux personnes
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Deux anciens de Message à caractère informatif, l'émission culte de Canal+, qui signent un premier long-métrage en s'offrant Daniel Auteuil et Alain Chabat : il fallait un certain culot pour tenter le coup. Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, alias Nicolas et Bruno, débarquent donc au cinéma en 2008 avec La personne aux deux personnes, une comédie fantastique produite par Chabat lui-même via sa boîte Chez Wam, et distribuée par StudioCanal. Le film arrive dans les salles en juin, au cœur d'un été où la comédie française tourne souvent en roue libre. Autant dire que l'ovni était attendu au tournant.
L'histoire tient en une phrase parfaitement absurde : Gilles Gabriel, chanteur has-been des années 80 en plein come-back improbable, se fait faucher par la voiture de Jean-Christian Ranu, comptable discret et transparence incarnée dans une grande entreprise de la Défense. Problème : Gilles n'est pas tout à fait mort. Son esprit débarque dans la tête de Ranu sans crier gare, avec tout son bagage : l'ego, le brushing, les souvenirs de gloire et les paroles de ses tubes. Les deux hommes vont donc devoir cohabiter dans un seul corps, sans jamais avoir demandé l'avis de l'autre. La prémisse rappelle Solo pour deux de Carl Reiner avec Steve Martin, mais ici le traitement est résolument français, ancré dans le monde de l'open space et du badge de pointage.
Ce qui est franchement honnête dans le scénario de Nicolas et Bruno, c'est qu'ils ne cherchent pas à embellir leurs personnages. Ranu est un loser poli, Gilles Gabriel est un crétin flamboyant ; et le film ne les rachète pas vraiment, il les regarde avec une tendresse légèrement sadique. Ce parti pris tranche avec la comédie française habituelle qui a souvent besoin que ses personnages soient sympathiques pour fonctionner. Ici, on rit d'eux plus qu'avec eux, ce qui est une posture comique moins confortable, mais plus stimulante. Le scénario montre aussi une vraie cohérence interne dans sa logique fantastique : les règles du dispositif sont respectées, les situations en découlent naturellement. En revanche, sur la longueur — le film dure un peu moins d'une heure trente — on sent l'idée centrale s'étirer. Quelques séquences auraient gagné à être resserrées, et la mécanique, brillante au départ, craquèle légèrement vers le deuxième acte avant de se ressaisir dans un final plutôt jouissif.
Ranu est un personnage fascinant dans sa médiocrité assumée : ni méchant, ni vraiment attachant, juste profondément quelconque, ce qui constitue en soi un choix d'écriture rare. Son arc narratif (apprendre à coexister avec quelqu'un qu'on n'aurait jamais choisi comme alter ego) touche à quelque chose d'universel sans jamais s'y appesantir. Gilles Gabriel, lui, est construit comme une parodie vivante de la pop ringarde, mais les auteurs lui accordent suffisamment d'humanité pour qu'il ne soit pas qu'un gimmick. Muriel, le personnage de Marina Foïs, amante de Ranu et collègue de bureau carriériste, est malheureusement un peu sous-exploité au regard de ce qu'elle aurait pu apporter : elle reste davantage un satellite qu'un vrai personnage.
Sous la fantaisie, le film dit quelque chose de pas inintéressant sur la France des années 2000 : l'entreprise comme prison mentale, La Défense comme décor kafkaïen, la performance comme seule valeur. Ranu dans son open space climatisé, avec son badge et ses réunions inutiles, c'est une certaine image du salarié moyen que la comédie française avait rarement traitée avec autant de précision visuelle. Nicolas et Bruno voulaient que cet univers soit « oppressant, voire carcéral », et ils y parviennent vraiment, par la composition des plans et le choix des espaces. Le contraste avec le monde de Gilles Gabriel (lumières criardes, costume à sequins, nostalgie kitsch des 80's) est traité avec un sens graphique évident.
La réalisation est soignée, plus que ce à quoi on pouvait s'attendre pour un premier film. La direction artistique impose une identité visuelle forte, et la photographie joue intelligemment sur les contrastes entre les deux univers. La bande-son mérite une mention particulière : les compositions pour le personnage de Gilles Gabriel, avec le clip Flou de toi mis en ligne avant la sortie du film pour instiller le personnage dans la culture pop comme s'il existait vraiment, sont une vraie réussite. Cette campagne de promotion virale, dont l'apothéose fut Chabat montant les marches du Festival de Cannes 2008 dans le costume de lumière de son personnage, était franchement inventive pour l'époque.
Reste le cœur du film : le face-à-face entre Auteuil et Chabat, qui ne se voient jamais à l'écran et qui pourtant jouent vraiment ensemble. Le dispositif technique était aussi contraignant qu'ingénieux : Chabat était enfermé dans une tente capitonnée à quelques mètres du plateau, avec retour vidéo et micro, donnant la réplique à Auteuil via oreillette. Le résultat est bluffant. Auteuil, qu'on n'attendait pas du tout sur ce terrain, est la vraie révélation du film. Il jongle entre la mollesse naturelle de Ranu et les irruptions incontrôlées de Gilles avec une précision de métronome, trouvant dans chaque transition une vérité physique qui relève du grand numéro de cirque. Il n'avait pas fait rire comme ça depuis… on cherche, et on ne trouve pas vraiment d'équivalent dans sa filmographie. Chabat, en voix off quasi permanent, est moins immédiatement visible dans l'effort, mais son sens du rythme et la coloration qu'il donne à Gilles depuis sa tente capitonnée sont indispensables à l'équilibre du film. Marina Foïs, dans un rôle trop court, fait ce qu'elle fait toujours parfaitement : exister avec une présence qui dépasse le temps d'écran. François Damiens en médecin de la COGIP ajoute quelques secondes de pur bonheur burlesque.
La personne aux deux personnes est une comédie française qui ose, et c'est déjà beaucoup. Elle n'est pas parfaite, elle s'essouffle par endroits, elle mériterait d'être plus courte d'une quinzaine de minutes. Mais elle a une identité, un vrai point de vue, un acteur au sommet de quelque chose qu'on ne lui connaissait pas, et suffisamment de moments franchement drôles pour laisser un souvenir net.
L'histoire tient en une phrase parfaitement absurde : Gilles Gabriel, chanteur has-been des années 80 en plein come-back improbable, se fait faucher par la voiture de Jean-Christian Ranu, comptable discret et transparence incarnée dans une grande entreprise de la Défense. Problème : Gilles n'est pas tout à fait mort. Son esprit débarque dans la tête de Ranu sans crier gare, avec tout son bagage : l'ego, le brushing, les souvenirs de gloire et les paroles de ses tubes. Les deux hommes vont donc devoir cohabiter dans un seul corps, sans jamais avoir demandé l'avis de l'autre. La prémisse rappelle Solo pour deux de Carl Reiner avec Steve Martin, mais ici le traitement est résolument français, ancré dans le monde de l'open space et du badge de pointage.
Ce qui est franchement honnête dans le scénario de Nicolas et Bruno, c'est qu'ils ne cherchent pas à embellir leurs personnages. Ranu est un loser poli, Gilles Gabriel est un crétin flamboyant ; et le film ne les rachète pas vraiment, il les regarde avec une tendresse légèrement sadique. Ce parti pris tranche avec la comédie française habituelle qui a souvent besoin que ses personnages soient sympathiques pour fonctionner. Ici, on rit d'eux plus qu'avec eux, ce qui est une posture comique moins confortable, mais plus stimulante. Le scénario montre aussi une vraie cohérence interne dans sa logique fantastique : les règles du dispositif sont respectées, les situations en découlent naturellement. En revanche, sur la longueur — le film dure un peu moins d'une heure trente — on sent l'idée centrale s'étirer. Quelques séquences auraient gagné à être resserrées, et la mécanique, brillante au départ, craquèle légèrement vers le deuxième acte avant de se ressaisir dans un final plutôt jouissif.
Ranu est un personnage fascinant dans sa médiocrité assumée : ni méchant, ni vraiment attachant, juste profondément quelconque, ce qui constitue en soi un choix d'écriture rare. Son arc narratif (apprendre à coexister avec quelqu'un qu'on n'aurait jamais choisi comme alter ego) touche à quelque chose d'universel sans jamais s'y appesantir. Gilles Gabriel, lui, est construit comme une parodie vivante de la pop ringarde, mais les auteurs lui accordent suffisamment d'humanité pour qu'il ne soit pas qu'un gimmick. Muriel, le personnage de Marina Foïs, amante de Ranu et collègue de bureau carriériste, est malheureusement un peu sous-exploité au regard de ce qu'elle aurait pu apporter : elle reste davantage un satellite qu'un vrai personnage.
Sous la fantaisie, le film dit quelque chose de pas inintéressant sur la France des années 2000 : l'entreprise comme prison mentale, La Défense comme décor kafkaïen, la performance comme seule valeur. Ranu dans son open space climatisé, avec son badge et ses réunions inutiles, c'est une certaine image du salarié moyen que la comédie française avait rarement traitée avec autant de précision visuelle. Nicolas et Bruno voulaient que cet univers soit « oppressant, voire carcéral », et ils y parviennent vraiment, par la composition des plans et le choix des espaces. Le contraste avec le monde de Gilles Gabriel (lumières criardes, costume à sequins, nostalgie kitsch des 80's) est traité avec un sens graphique évident.
La réalisation est soignée, plus que ce à quoi on pouvait s'attendre pour un premier film. La direction artistique impose une identité visuelle forte, et la photographie joue intelligemment sur les contrastes entre les deux univers. La bande-son mérite une mention particulière : les compositions pour le personnage de Gilles Gabriel, avec le clip Flou de toi mis en ligne avant la sortie du film pour instiller le personnage dans la culture pop comme s'il existait vraiment, sont une vraie réussite. Cette campagne de promotion virale, dont l'apothéose fut Chabat montant les marches du Festival de Cannes 2008 dans le costume de lumière de son personnage, était franchement inventive pour l'époque.
Reste le cœur du film : le face-à-face entre Auteuil et Chabat, qui ne se voient jamais à l'écran et qui pourtant jouent vraiment ensemble. Le dispositif technique était aussi contraignant qu'ingénieux : Chabat était enfermé dans une tente capitonnée à quelques mètres du plateau, avec retour vidéo et micro, donnant la réplique à Auteuil via oreillette. Le résultat est bluffant. Auteuil, qu'on n'attendait pas du tout sur ce terrain, est la vraie révélation du film. Il jongle entre la mollesse naturelle de Ranu et les irruptions incontrôlées de Gilles avec une précision de métronome, trouvant dans chaque transition une vérité physique qui relève du grand numéro de cirque. Il n'avait pas fait rire comme ça depuis… on cherche, et on ne trouve pas vraiment d'équivalent dans sa filmographie. Chabat, en voix off quasi permanent, est moins immédiatement visible dans l'effort, mais son sens du rythme et la coloration qu'il donne à Gilles depuis sa tente capitonnée sont indispensables à l'équilibre du film. Marina Foïs, dans un rôle trop court, fait ce qu'elle fait toujours parfaitement : exister avec une présence qui dépasse le temps d'écran. François Damiens en médecin de la COGIP ajoute quelques secondes de pur bonheur burlesque.
La personne aux deux personnes est une comédie française qui ose, et c'est déjà beaucoup. Elle n'est pas parfaite, elle s'essouffle par endroits, elle mériterait d'être plus courte d'une quinzaine de minutes. Mais elle a une identité, un vrai point de vue, un acteur au sommet de quelque chose qu'on ne lui connaissait pas, et suffisamment de moments franchement drôles pour laisser un souvenir net.
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