Polina
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Autant le dire tout de suite : la danse classique, c'est à peu près aussi loin de mes préoccupations habituelles qu'un tutoriel de tricot. Et pourtant, voilà que Bastien Vivès débarque avec ses deux cents pages sur le ballet et réussit à me tenir en haleine… enfin, partiellement.
Vivès, à l'époque de Polina, est déjà une figure singulière dans le paysage de la BD franco-belge. Il a signé Le goût du chlore en 2008, un album sur la natation — encore le sport, encore les corps en mouvement — qui lui avait valu le prix Révélation à Angoulême 2009. Il a vingt-sept ans quand il sort Polina. Le gamin est précoce et manifestement obsédé par une idée : rendre le mouvement visible sur une page fixe. Avec la natation, c'était déjà une gageure. Avec la danse classique, c'est carrément culotté.
L'histoire suit Polina Oulinov depuis ses six ans, gamine russe repérée par le redoutable Bojinski, professeur de ballet taillé dans le même bois que tous les grands maîtres tyranniques que le cinéma nous a appris à craindre et admirer. Pensez au coach de Black swan, en moins hystérique, avec plus de silence et autant d'emprise. Bojinski ne crie pas : il tranche. Ses jugements tombent comme des verdicts, et la petite Polina les encaisse, s'accroche, grandit dans leur ombre. On suit ensuite son parcours sur plusieurs années (l'académie, le théâtre, Berlin, le doute, l'émancipation) jusqu'à ce qu'elle devienne une artiste accomplie qui comprend enfin ce qu'elle doit à cet homme impossible qu'elle a fui. Ce n'est pas un scénario révolutionnaire. C'est même, structurellement, un récit de formation assez classique. Vivès n'en fait pas mystère.
Ce qui est moins classique, c'est la façon dont il le raconte. Le dessin n'utilise que trois niveaux : noir, blanc, gris. Pas de décors dans la plupart des cases, des visages parfois réduits à leurs grandes lignes, des corps qui semblent flotter dans la page. Au départ, ça agace. On cherche les yeux d'un personnage et on tombe sur deux traits sommaires. On attend une composition et on obtient un aplat. Puis, progressivement, quelque chose se passe. On commence à lire les silences, à comprendre que l'absence de détail oblige le regard à se concentrer sur le geste, sur la posture, sur l'espace entre les corps. C'est le genre de pari graphique qui peut tomber à plat ou fonctionner magnifiquement. Ici, ça fonctionne… aux deux tiers du livre.
Parce qu'il faut quand même être honnête : Polina n'est pas un album sans défaut. Le premier tiers est laborieux. L'entrée dans l'académie, la rivalité entre professeurs, l'ambiance austère de l'école russe : tout ça peine à décoller pour quiconque n'est pas déjà acquis à la cause de la pointe et du tutu. La mécanique narrative se met en place avec un peu trop de componction. Et puis, aux trois quarts de l'album, il y a une rupture de rythme qui déstabilise, comme si l'auteur avait momentanément perdu le fil de son propre tempo ; ce qui est quand même savoureux pour un album sur la danse. L'autre reproche qu'on peut faire tient aux personnages eux-mêmes : Polina reste longtemps opaque. On ne sait pas vraiment pourquoi elle danse. Elle s'accroche, elle souffre, elle progresse, mais la flamme intérieure, le moteur secret, Vivès choisit de ne pas le montrer. C'est une option narrative légitime, mais frustrante pour qui cherche à s'attacher à son héroïne plutôt qu'à l'admirer de loin.
Ce qui sauve l'ensemble — et le sauve bien — c'est Bojinski. Le professeur est une réussite complète. Bourru, intimidant, traversé d'une tendresse qu'il n'exprime jamais directement, il cristallise toute la réflexion que Vivès mène en creux sur la transmission artistique. Il y a là quelque chose qui semble personnel : l'auteur est lui-même passé par l'école des Gobelins, et on sent que derrière Bojinski se cachent de vrais souvenirs de la relation maître-élève, de cette dette étrange qu'on contracte envers quelqu'un qui vous a formé à coups de dureté. Bojinski, c'est peut-être Vivès lui-même tel qu'il rêverait de ne pas devenir… ou tel qu'il sait qu'il deviendra.
Polina a décroché le Prix des Libraires de Bande Dessinée 2011, et les jurés n'avaient pas tort. C'est un bel album, sincère, techniquement impressionnant par moments, et porteur d'une vraie réflexion sur l'art et le sacrifice. Mais c'est aussi un album inégal, dont le minimalisme affiché finit par jouer des tours ; notamment quand il s'agit de créer de l'empathie, pas seulement de l'admiration. On ressort de ces deux cents pages avec le sentiment d'avoir assisté à quelque chose, sans être tout à fait sûr d'avoir été ému. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas tout.
Vivès, à l'époque de Polina, est déjà une figure singulière dans le paysage de la BD franco-belge. Il a signé Le goût du chlore en 2008, un album sur la natation — encore le sport, encore les corps en mouvement — qui lui avait valu le prix Révélation à Angoulême 2009. Il a vingt-sept ans quand il sort Polina. Le gamin est précoce et manifestement obsédé par une idée : rendre le mouvement visible sur une page fixe. Avec la natation, c'était déjà une gageure. Avec la danse classique, c'est carrément culotté.
L'histoire suit Polina Oulinov depuis ses six ans, gamine russe repérée par le redoutable Bojinski, professeur de ballet taillé dans le même bois que tous les grands maîtres tyranniques que le cinéma nous a appris à craindre et admirer. Pensez au coach de Black swan, en moins hystérique, avec plus de silence et autant d'emprise. Bojinski ne crie pas : il tranche. Ses jugements tombent comme des verdicts, et la petite Polina les encaisse, s'accroche, grandit dans leur ombre. On suit ensuite son parcours sur plusieurs années (l'académie, le théâtre, Berlin, le doute, l'émancipation) jusqu'à ce qu'elle devienne une artiste accomplie qui comprend enfin ce qu'elle doit à cet homme impossible qu'elle a fui. Ce n'est pas un scénario révolutionnaire. C'est même, structurellement, un récit de formation assez classique. Vivès n'en fait pas mystère.
Ce qui est moins classique, c'est la façon dont il le raconte. Le dessin n'utilise que trois niveaux : noir, blanc, gris. Pas de décors dans la plupart des cases, des visages parfois réduits à leurs grandes lignes, des corps qui semblent flotter dans la page. Au départ, ça agace. On cherche les yeux d'un personnage et on tombe sur deux traits sommaires. On attend une composition et on obtient un aplat. Puis, progressivement, quelque chose se passe. On commence à lire les silences, à comprendre que l'absence de détail oblige le regard à se concentrer sur le geste, sur la posture, sur l'espace entre les corps. C'est le genre de pari graphique qui peut tomber à plat ou fonctionner magnifiquement. Ici, ça fonctionne… aux deux tiers du livre.
Parce qu'il faut quand même être honnête : Polina n'est pas un album sans défaut. Le premier tiers est laborieux. L'entrée dans l'académie, la rivalité entre professeurs, l'ambiance austère de l'école russe : tout ça peine à décoller pour quiconque n'est pas déjà acquis à la cause de la pointe et du tutu. La mécanique narrative se met en place avec un peu trop de componction. Et puis, aux trois quarts de l'album, il y a une rupture de rythme qui déstabilise, comme si l'auteur avait momentanément perdu le fil de son propre tempo ; ce qui est quand même savoureux pour un album sur la danse. L'autre reproche qu'on peut faire tient aux personnages eux-mêmes : Polina reste longtemps opaque. On ne sait pas vraiment pourquoi elle danse. Elle s'accroche, elle souffre, elle progresse, mais la flamme intérieure, le moteur secret, Vivès choisit de ne pas le montrer. C'est une option narrative légitime, mais frustrante pour qui cherche à s'attacher à son héroïne plutôt qu'à l'admirer de loin.
Ce qui sauve l'ensemble — et le sauve bien — c'est Bojinski. Le professeur est une réussite complète. Bourru, intimidant, traversé d'une tendresse qu'il n'exprime jamais directement, il cristallise toute la réflexion que Vivès mène en creux sur la transmission artistique. Il y a là quelque chose qui semble personnel : l'auteur est lui-même passé par l'école des Gobelins, et on sent que derrière Bojinski se cachent de vrais souvenirs de la relation maître-élève, de cette dette étrange qu'on contracte envers quelqu'un qui vous a formé à coups de dureté. Bojinski, c'est peut-être Vivès lui-même tel qu'il rêverait de ne pas devenir… ou tel qu'il sait qu'il deviendra.
Polina a décroché le Prix des Libraires de Bande Dessinée 2011, et les jurés n'avaient pas tort. C'est un bel album, sincère, techniquement impressionnant par moments, et porteur d'une vraie réflexion sur l'art et le sacrifice. Mais c'est aussi un album inégal, dont le minimalisme affiché finit par jouer des tours ; notamment quand il s'agit de créer de l'empathie, pas seulement de l'admiration. On ressort de ces deux cents pages avec le sentiment d'avoir assisté à quelque chose, sans être tout à fait sûr d'avoir été ému. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas tout.
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