Red meat
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Quelque part entre le clip art des années 50 et un épisode de La quatrième dimension réécrit par un serial killer sous Prozac, Red meat occupe une niche aussi étroite qu'inimitable dans le paysage de la bande dessinée alternative américaine. Max Cannon a commencé à produire ces strips en 1989, depuis son appartement de Tucson, sur un Macintosh SE avec Adobe Illustrator ; ce qui, paradoxalement, contribue à l'esthétique quasi clinique de l'ensemble. Pas de fioritures, pas de décors. Juste des personnages figés dans un vide blanc immaculé, comme des insectes épinglés dans une boîte de collection. L'auteur est à la fois scénariste et dessinateur, et cette totale maîtrise du projet se ressent : chaque strip est une petite mécanique de précision montée pour exploser à la troisième case.
Le casting est réduit, mais chirurgicalement efficace. Ted Johnson, le père de famille de banlieue en apparence ordinaire, cache sous son sourire de pub des années Eisenhower des goûts sexuels qui feraient rougir Twin Peaks. Bug-Eyed Earl, avec sa tête d'Edgar Allan Poe croisé avec Steve Buscemi, débite des anecdotes dont on se demande systématiquement si on doit rire ou appeler la police. Et puis il y a Dan, le laitier sadique — grand personnage, celui-là — dont la haine viscérale envers Karen, la petite voisine, constitue le fil rouge le plus jouissif du recueil. Cannon a confié que les laitiers lui semblaient trop propres pour être honnêtes, et que personne ne pouvait être aussi avenant sans dissimuler quelque chose de profondément nauséabond. Il avait raison. Chaque strip comprend également une « slug line » en haut de page : un titre-poème sans rapport avec l'histoire, comme « Official pace car of the apocalypse » ou « Plastic fruit for a starving nation » ; que l'auteur décrit comme sa forme de poésie personnelle. C'est souvent la partie la plus réussie du strip.
Là où l'album impressionne, c'est dans sa constance formelle : trois cases, des personnages qui ne bougent quasiment pas, un dialogue qui monte en pression jusqu'à la chute, souvent gore, toujours inattendue. Matt Groening a chanté les louanges de l'œuvre, John Hodgman dans le New York Times a parlé d'antidote amer à la médiocrité ambiante des pages comics. Ce n'est pas faux. Dans un paysage dominé par les strips de bureau ou les gags familiaux aseptisés, Red meat arrive comme une gifle bien placée. Sauf que. Sauf que la gifle, à force de répétition, finit par être attendue. L'humour repose très largement sur la valeur de choc, et cette valeur, par définition, s'érode. Au bout d'une trentaine de strips, on commence à anticiper le type de chute, et une partie de la magie s'évapore. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire, c'est la limite structurelle du format… mais ça situe Red meat davantage comme une œuvre à consommer par doses que comme un album qu'on lit d'une traite.
Le problème, pour un lecteur francophone, c'est qu'il faut s'y frotter en anglais. Les éditions Lapin proposent bien une traduction en ligne de certains strips, mais sans édition physique à ce jour ; et c'est dommage, parce qu'on prend forcément le risque de passer à côté de certaines blagues, les jeux de mots ou les références culturelles très ancrées dans l'Amérique profonde des années 50 ne passant pas toujours la frontière linguistique sans casse. Certaines chutes perdent une partie de leur venin dans la traduction, ou demandent un effort de contextualisation qui casse le rythme. C'est le lot de beaucoup de comics alternatifs américains, mais c'est d'autant plus frustrant ici que la mécanique comique est précise et fragile à la fois.
En définitive, Red meat mérite largement l'attention. C'est une œuvre singulière, cohérente, avec une voix reconnaissable entre mille ; ce qui, dans le monde du comic strip, n'est déjà pas rien. On rit, souvent. On grimace, aussi. On termine le recueil avec l'impression d'avoir passé une heure dans la tête de quelqu'un qui regarde le monde avec un mélange de tendresse et de détestation absolue. C'est suffisamment rare pour valoir le détour… même en VO.
Le casting est réduit, mais chirurgicalement efficace. Ted Johnson, le père de famille de banlieue en apparence ordinaire, cache sous son sourire de pub des années Eisenhower des goûts sexuels qui feraient rougir Twin Peaks. Bug-Eyed Earl, avec sa tête d'Edgar Allan Poe croisé avec Steve Buscemi, débite des anecdotes dont on se demande systématiquement si on doit rire ou appeler la police. Et puis il y a Dan, le laitier sadique — grand personnage, celui-là — dont la haine viscérale envers Karen, la petite voisine, constitue le fil rouge le plus jouissif du recueil. Cannon a confié que les laitiers lui semblaient trop propres pour être honnêtes, et que personne ne pouvait être aussi avenant sans dissimuler quelque chose de profondément nauséabond. Il avait raison. Chaque strip comprend également une « slug line » en haut de page : un titre-poème sans rapport avec l'histoire, comme « Official pace car of the apocalypse » ou « Plastic fruit for a starving nation » ; que l'auteur décrit comme sa forme de poésie personnelle. C'est souvent la partie la plus réussie du strip.
Là où l'album impressionne, c'est dans sa constance formelle : trois cases, des personnages qui ne bougent quasiment pas, un dialogue qui monte en pression jusqu'à la chute, souvent gore, toujours inattendue. Matt Groening a chanté les louanges de l'œuvre, John Hodgman dans le New York Times a parlé d'antidote amer à la médiocrité ambiante des pages comics. Ce n'est pas faux. Dans un paysage dominé par les strips de bureau ou les gags familiaux aseptisés, Red meat arrive comme une gifle bien placée. Sauf que. Sauf que la gifle, à force de répétition, finit par être attendue. L'humour repose très largement sur la valeur de choc, et cette valeur, par définition, s'érode. Au bout d'une trentaine de strips, on commence à anticiper le type de chute, et une partie de la magie s'évapore. Ce n'est pas un défaut rédhibitoire, c'est la limite structurelle du format… mais ça situe Red meat davantage comme une œuvre à consommer par doses que comme un album qu'on lit d'une traite.
Le problème, pour un lecteur francophone, c'est qu'il faut s'y frotter en anglais. Les éditions Lapin proposent bien une traduction en ligne de certains strips, mais sans édition physique à ce jour ; et c'est dommage, parce qu'on prend forcément le risque de passer à côté de certaines blagues, les jeux de mots ou les références culturelles très ancrées dans l'Amérique profonde des années 50 ne passant pas toujours la frontière linguistique sans casse. Certaines chutes perdent une partie de leur venin dans la traduction, ou demandent un effort de contextualisation qui casse le rythme. C'est le lot de beaucoup de comics alternatifs américains, mais c'est d'autant plus frustrant ici que la mécanique comique est précise et fragile à la fois.
En définitive, Red meat mérite largement l'attention. C'est une œuvre singulière, cohérente, avec une voix reconnaissable entre mille ; ce qui, dans le monde du comic strip, n'est déjà pas rien. On rit, souvent. On grimace, aussi. On termine le recueil avec l'impression d'avoir passé une heure dans la tête de quelqu'un qui regarde le monde avec un mélange de tendresse et de détestation absolue. C'est suffisamment rare pour valoir le détour… même en VO.
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