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· Julien   Lepage

Reviens-moi
Joe Wright
2007

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Illustration de critique : Reviens-moi
Le battage médiatique autour de Reviens-moi avait de quoi mettre l'eau à la bouche : Joe Wright, déjà auréolé d'un Orgueil et Préjugés remarqué deux ans plus tôt, revenait avec une adaptation du roman de Ian McEwan, un casting trois étoiles — Keira Knightley, James McAvoy, Saoirse Ronan —, et une pluie de nominations aux Oscars dont celle du Meilleur Film. Sur le papier, un drame romantique ambitieux, ancré dans l'Angleterre des années 30 et la Seconde Guerre mondiale, avec tout ce qu'il faut de tragédie et d'élégance british pour faire pleurer dans les chaumières. À l'arrivée, le soufflé retombe assez vite. L'histoire tourne autour de Briony Tallis, treize ans, gamine fantasque et grande lectrice qui surprend un soir sa sœur aînée Cecilia dans une situation équivoque avec Robbie Turner, le fils de la domestique. Ce qu'elle croit voir — ou ce qu'elle interprète, ou ce qu'elle choisit de voir, la nuance est importante et le film ne la creuse jamais vraiment — va précipiter Robbie en prison, puis au front, détruisant au passage une histoire d'amour à peine éclose. Des décennies plus tard, une Briony âgée, interprétée brièvement par Vanessa Redgrave, avoue dans une interview télévisée avoir tout inventé, ou du moins arrangé, dans le roman qu'elle a tiré de cette histoire. Une mise en abyme sur la culpabilité, la mémoire et le pouvoir de la fiction — beau programme, vraiment. Le problème, c'est que ce programme reste largement théorique. Le scénario de Christopher Hampton adapte fidèlement les grandes lignes du roman de McEwan, mais en évacue toute la densité psychologique qui en faisait la force. La question centrale — comment Briony en arrive-t-elle à formuler ce mensonge, et à quel moment comprend-elle réellement ce qu'elle a fait ? — ne reçoit jamais de réponse satisfaisante. On voit la fillette mentir, on la retrouve des années plus tard infirmière rongée par la culpabilité, et entre les deux, un grand vide. La mécanique narrative saute des étapes cruciales avec une désinvolture qui finit par agacer. Et la résolution finale — Briony faisant la paix avec elle-même en écrivant un livre plus clément que la réalité — a quelque chose de franchement irritant : voilà une façon commode de se racheter à bon compte. On peut donc ruiner la vie de deux personnes du moment qu'on couche ensuite une version édulcorée sur papier ? Le film semble trouver ça acceptable, voire touchant. Ce n'est pas tout à fait mon avis. Les personnages, eux, peinent à exister en dehors de leur fonction narrative. Cecilia et Robbie sont censés incarner un amour absolu, de ceux qui résistent à la guerre et à l'injustice. Mais leur relation se construit presque exclusivement sur du désir physique — une lettre érotique interceptée, une étreinte dans une bibliothèque — sans qu'on ait jamais l'occasion de comprendre pourquoi ces deux-là précisément s'aiment, ce qui les lie au-delà de l'attirance. Résultat : quand le drame frappe, on compatit mollement, faute d'avoir eu le temps de vraiment s'attacher. Briony enfant est mieux traitée, mais la transition vers sa version adulte (jouée par Romola Garai) est si abrupte qu'elle crée une fracture dans l'identification plutôt qu'une continuité. Les thèmes brassés sont pourtant nobles : le mensonge enfantin et ses conséquences irrémédiables, la culpabilité qui ronge une vie entière, la littérature comme tentative de rédemption ou comme nouvelle forme de falsification du réel. McEwan explorait tout cela avec une précision chirurgicale dans son roman. Le film en garde les grandes lignes mais en perd la substance, transformant une réflexion profonde sur la narration et l'auto-illusion en mélo de luxe. La toile de fond de la Seconde Guerre mondiale, avec les séquences à Dunkerque et dans les hôpitaux de fortune londoniens, sert davantage de décor spectaculaire que de contexte véritablement signifiant. Quelques scènes frisent l'excès : les corps qui flottent dans les tunnels inondés, le défilé de souffrance et de mort sur la plage de Dunkerque — tout cela manque de la retenue qui rend les images de guerre vraiment insoutenables. Wright préfère l'accumulation au silence, et c'est souvent là que le bât blesse. Il faut néanmoins reconnaître que la réalisation a ses moments. Le célèbre plan-séquence de Dunkerque — environ cinq minutes sans coupe, filmé avec des centaines de figurants sur la plage de Redcar — est techniquement époustouflant et reste la séquence la plus commentée du film, à juste titre. La photographie de Seamus McGarvey est lumineuse dans les scènes estivales à la propriété familiale, avec ce vert anglais saturé qui évoque à la fois l'insouciance de l'entre-deux-guerres et son caractère factice. La partition de Dario Marianelli, récompensée par un Oscar, est réellement inventive : l'idée d'intégrer le claquement d'une machine à écrire au cœur de l'orchestre — rappelant que tout ce qu'on voit est filtré par la plume de Briony — est l'un des rares coups de génie cohérents du film. Mais la mise en scène dans son ensemble oscille entre l'inspiration et la démonstration un peu trop consciente d'elle-même, comme si Wright voulait à tout prix qu'on remarque son travail. Côté interprétation, on vient pour James McAvoy et ses yeux bleus — il faut être honnête —, et force est de constater qu'il s'en tire avec dignité dans un rôle qui ne lui offre pas grand-chose à jouer hormis la frustration et la bravoure. Keira Knightley, elle, souffre d'une maigreur inquiétante qui parasiterait presque chacune de ses apparitions si l'on n'y prenait garde — ce n'est pas un jugement esthétique, c'est une distraction visuelle qui dit quelque chose du climat de l'époque et de l'industrie. Elle fait ce qu'elle peut avec un personnage sous-écrit. Saoirse Ronan, en revanche, est troublante de justesse dans la peau de la jeune Briony : regard fixe, lèvres pincées, une façon de tenir sa conviction d'avoir raison qui donne la chair de poule. C'est elle qui porte le film, et c'est un peu ironique puisque son personnage est celui qu'on est censé condamner. Romola Garai reprend ensuite le flambeau avec beaucoup de sérieux, mais la continuité entre les deux actrices reste artificielle — même coiffure à chaque époque, comme si le film craignait de perdre son spectateur en chemin. Au fond, Reviens-moi est le genre de film qui ressemble beaucoup à un grand film sans en être vraiment un. Il en a la photographie, la musique, le casting et les ambitions thématiques. Mais il en manque l'essentiel : la rigueur narrative, la profondeur des personnages et la cohérence émotionnelle. Le twist final sur la vieille Briony qui révèle avoir réécrit l'histoire se veut une pirouette mélancolique sur le pouvoir et les limites de la fiction — et c'est peut-être la seule fois où le film touche vraiment à quelque chose de vrai. Trop peu, trop tard. Pour une exploration autrement plus maîtrisée du mensonge, de la mémoire et de leurs dégâts collatéraux, on préférera se tourner vers Retour à Howards End, ou même vers le roman de McEwan directement, qui n'a pas besoin d'un Oscar de la musique pour vous hanter.
Ma note33%
Vu le 3 Juillet 2023


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