Ricky
Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Vu en avant-première à l'UGC Ciné-Cité de Lyon en présence de François Ozon et Alexandra Lamy, Ricky faisait partie de ces projections où l'on sent, dans la salle, une curiosité mêlée d'appréhension. Le dixième long métrage du réalisateur de 8 femmes et Swimming pool venait tout juste de passer en compétition au 59e Festival de Berlin, et débarquait sur les écrans français avec un pitch aussi improbable qu'intrigant : un bébé à qui poussent des ailes. Avec Alexandra Lamy dans son premier vrai rôle dramatique, Sergi López en ouvrier espagnol taiseux, et la jeune Mélusine Mayance en gamine débrouillarde, le casting avait de quoi piquer la curiosité. Restait à savoir si Ozon parviendrait à transformer cette curiosité en émotion.
Katie est ouvrière dans une usine de produits chimiques en banlieue parisienne. Mère célibataire, elle élève seule sa fille Lisa, sept ans, dans un appartement HLM où le quotidien a la couleur du béton. L'arrivée de Paco, collègue espagnol rencontré sur la chaîne de montage, bouscule cette routine grisâtre. Leur histoire d'amour démarre dans les toilettes de l'usine — on est chez Ozon, pas chez Lelouch — et donne naissance à Ricky, un nourrisson joufflu et braillard. Tout va à peu près normalement jusqu'au jour où Katie découvre d'étranges ecchymoses sur le dos du bébé. Convaincue que Paco le frappe, elle le chasse du foyer. La vérité est tout autre : ce sont des ailes qui poussent. Le film bascule alors dans une fable fantastique où le nouveau-né finit par voler pour de bon, suscitant l'émoi des voisins, des médias et du spectateur qui, selon sa disposition d'esprit, oscillera entre l'émerveillement et la perplexité.
Le scénario, coécrit par Ozon et Emmanuèle Bernheim, s'inspire librement de Moth, une nouvelle de la romancière britannique Rose Tremain parue dans le recueil The darkness of Wallis Simpson en 2005. Le réalisateur a transposé l'intrigue depuis un mobile home américain vers une cité ouvrière française, ce qui ancre la première moitié du film dans un réalisme social à la Dardenne plutôt convaincant. Le problème, c'est la greffe. Le passage du drame social à la fable fantastique ne prend jamais complètement. On a presque l'impression de regarder deux films distincts, cousus ensemble par un fil narratif trop fin pour supporter la tension. La première partie installe une atmosphère de précarité crédible, puis la seconde envoie littéralement le bébé au plafond, et le film avec. L'idée est gonflée, indéniablement. Mais gonflée ne veut pas dire réussie, et le scénario peine à tirer les conséquences psychologiques de ce qu'il met en scène. On attend des réactions humaines profondes face à l'extraordinaire, et on obtient des personnages qui semblent à peine plus troublés que s'ils avaient trouvé un chat sur leur palier. La bande-annonce, par ailleurs, avait eu la mauvaise idée de révéler le secret des ailes, ce qui privait le spectateur de la surprise constitutive du premier tiers. Lors de l'avant-première lyonnaise, Ozon avait d'ailleurs évoqué avec un agacement à peine contenu cette décision des distributeurs.
Les personnages, justement, souffrent d'un déséquilibre frappant. Katie est plutôt bien dessinée dans la première partie : mère dépassée, amoureuse sur le tard, femme qui ne prend pas vraiment soin d'elle dans un environnement qui ne prend pas soin d'elle non plus. Mais dès l'apparition des ailes, elle se réduit à une fonction maternelle protectrice et un peu monolithique, enfermée dans son appartement avec son « ange » ou son « poulet », selon les moments. Paco est encore plus sacrifié : présence chaleureuse et un peu bourrue dans les premières scènes, il devient un figurant vaguement concerné dans la seconde moitié. Quant à Lisa, la petite fille, c'est paradoxalement le personnage le plus cohérent ; peut-être parce que son regard d'enfant sur l'événement n'exige pas les réponses psychologiques complexes que les adultes esquivent. On regrettera surtout qu'Ozon, d'ordinaire si habile à creuser les non-dits familiaux, survole ici les tensions conjugales et parentales que son propre postulat appelait pourtant de toute urgence.
Le film brasse pourtant des thèmes qui ne manquent pas d'intérêt. La parentalité face à l'enfant différent, bien sûr (et on pense inévitablement à Elephant man de Lynch, mais sans la charge émotionnelle). Le regard de la société sur le monstrueux, aussi, avec ces scènes où les voisins dégainent leurs téléphones portables pour filmer Ricky en vol dans un supermarché, séquence qui anticipe d'ailleurs assez bien notre rapport compulsif à l'image spectacle. La question du déni maternel est peut-être la piste la plus riche : on peut lire toute la seconde partie comme le fantasme d'une femme qui refuse la perte de son enfant, ce qui rapprocherait le film de Sous le sable, dont Ricky serait une sorte de cousin éloigné et moins abouti. Ozon lui-même, lors de l'échange avec la salle à Lyon, avait laissé entendre que plusieurs interprétations coexistaient sans qu'aucune ne soit la bonne, ce qui est élégant en théorie, mais un peu frustrant en pratique quand le film ne fournit pas assez de matière pour nourrir ces lectures.
Sur le plan formel, la réalisation oscille entre sobriété et maladresse. La photographie de Jeanne Lapoirie impose un filtre grisâtre qui colle bien à l'univers de la cité ouvrière, mais finit par peser sur l'ensemble, y compris lorsque le film voudrait s'envoler vers le merveilleux. La musique de Philippe Rombi (sixième collaboration avec Ozon depuis Les amants criminels) a le bon goût de rester discrète, accompagnant les scènes sans les surligner. C'est du côté des effets visuels que le bât blesse. Confiés à BUF Compagnie, les effets des ailes dans le dos du bébé passent encore : la prothèse est correcte et les plans rapprochés fonctionnent. Mais dès que Ricky s'envole en CGI dans le supermarché, plan large et néons compris, le résultat tutoie l'involontairement comique. La scène est trop longue, les mouvements trop mécaniques, et l'on bascule du conte vers le sketch sans que le film semble en avoir conscience. C'est d'autant plus dommage que le tournage, effectué entre Paris et Amiens, exploitait bien la géographie des barres d'immeubles pour créer un contraste entre le trivial et l'extraordinaire.
Alexandra Lamy, qu'Ozon avait repérée dans Un gars, une fille en pressentant chez elle un potentiel dramatique inexploité, offre une prestation inégale, mais sincère. Dans les premières scènes (les larmes devant l'assistante sociale, la fatigue ordinaire, la séduction maladroite avec Paco) elle est crédible et parfois touchante. Le registre dramatique lui va mieux qu'on ne l'aurait cru, même si l'on sent par moments qu'elle force un peu le trait là où la sobriété servirait davantage le personnage. Sergi López compose ici un père à la présence chaleureuse, mais terriblement sous-exploité par le scénario : passé le premier tiers, il n'a quasiment plus rien à jouer. La vraie révélation, c'est la petite Mélusine Mayance, dont le naturel et l'intelligence de jeu surpassent largement ce que le film mérite. Elle apporte une justesse qui manque cruellement aux scènes d'adultes. Quant au petit Arthur Peyret, dirigé par Ozon comme un acteur à part entière avec adaptation du planning de tournage à ses siestes et ses repas, il remplit son contrat de bébé joufflu et expressif avec une bonne volonté désarmante.
Au sortir de cette avant-première lyonnaise, le sentiment dominant était celui d'un rendez-vous à moitié tenu. On ne peut pas reprocher à François Ozon de manquer d'audace ; c'est même l'une de ses qualités les plus constantes, et le cinéma français en a tellement besoin qu'on aimerait pouvoir l'en remercier sans réserve. Ricky a le mérite d'oser un mélange de réalisme social et de fantastique que personne d'autre ne tenterait chez nous, et certaines de ses ambitions thématiques (l'enfant différent, le déni, la monstruosité médiatique) touchent juste. Mais l'exécution ne suit pas l'intention. Le film est bancal, scindé en deux parties qui refusent de fusionner, habité par des personnages qui manquent de profondeur et plombé par des effets visuels qui désamorcent la poésie qu'ils devraient servir. On sort de la salle partagé, avec le souvenir de belles idées qui n'ont pas trouvé leur envol (sans mauvais jeu de mots).
Katie est ouvrière dans une usine de produits chimiques en banlieue parisienne. Mère célibataire, elle élève seule sa fille Lisa, sept ans, dans un appartement HLM où le quotidien a la couleur du béton. L'arrivée de Paco, collègue espagnol rencontré sur la chaîne de montage, bouscule cette routine grisâtre. Leur histoire d'amour démarre dans les toilettes de l'usine — on est chez Ozon, pas chez Lelouch — et donne naissance à Ricky, un nourrisson joufflu et braillard. Tout va à peu près normalement jusqu'au jour où Katie découvre d'étranges ecchymoses sur le dos du bébé. Convaincue que Paco le frappe, elle le chasse du foyer. La vérité est tout autre : ce sont des ailes qui poussent. Le film bascule alors dans une fable fantastique où le nouveau-né finit par voler pour de bon, suscitant l'émoi des voisins, des médias et du spectateur qui, selon sa disposition d'esprit, oscillera entre l'émerveillement et la perplexité.
Le scénario, coécrit par Ozon et Emmanuèle Bernheim, s'inspire librement de Moth, une nouvelle de la romancière britannique Rose Tremain parue dans le recueil The darkness of Wallis Simpson en 2005. Le réalisateur a transposé l'intrigue depuis un mobile home américain vers une cité ouvrière française, ce qui ancre la première moitié du film dans un réalisme social à la Dardenne plutôt convaincant. Le problème, c'est la greffe. Le passage du drame social à la fable fantastique ne prend jamais complètement. On a presque l'impression de regarder deux films distincts, cousus ensemble par un fil narratif trop fin pour supporter la tension. La première partie installe une atmosphère de précarité crédible, puis la seconde envoie littéralement le bébé au plafond, et le film avec. L'idée est gonflée, indéniablement. Mais gonflée ne veut pas dire réussie, et le scénario peine à tirer les conséquences psychologiques de ce qu'il met en scène. On attend des réactions humaines profondes face à l'extraordinaire, et on obtient des personnages qui semblent à peine plus troublés que s'ils avaient trouvé un chat sur leur palier. La bande-annonce, par ailleurs, avait eu la mauvaise idée de révéler le secret des ailes, ce qui privait le spectateur de la surprise constitutive du premier tiers. Lors de l'avant-première lyonnaise, Ozon avait d'ailleurs évoqué avec un agacement à peine contenu cette décision des distributeurs.
Les personnages, justement, souffrent d'un déséquilibre frappant. Katie est plutôt bien dessinée dans la première partie : mère dépassée, amoureuse sur le tard, femme qui ne prend pas vraiment soin d'elle dans un environnement qui ne prend pas soin d'elle non plus. Mais dès l'apparition des ailes, elle se réduit à une fonction maternelle protectrice et un peu monolithique, enfermée dans son appartement avec son « ange » ou son « poulet », selon les moments. Paco est encore plus sacrifié : présence chaleureuse et un peu bourrue dans les premières scènes, il devient un figurant vaguement concerné dans la seconde moitié. Quant à Lisa, la petite fille, c'est paradoxalement le personnage le plus cohérent ; peut-être parce que son regard d'enfant sur l'événement n'exige pas les réponses psychologiques complexes que les adultes esquivent. On regrettera surtout qu'Ozon, d'ordinaire si habile à creuser les non-dits familiaux, survole ici les tensions conjugales et parentales que son propre postulat appelait pourtant de toute urgence.
Le film brasse pourtant des thèmes qui ne manquent pas d'intérêt. La parentalité face à l'enfant différent, bien sûr (et on pense inévitablement à Elephant man de Lynch, mais sans la charge émotionnelle). Le regard de la société sur le monstrueux, aussi, avec ces scènes où les voisins dégainent leurs téléphones portables pour filmer Ricky en vol dans un supermarché, séquence qui anticipe d'ailleurs assez bien notre rapport compulsif à l'image spectacle. La question du déni maternel est peut-être la piste la plus riche : on peut lire toute la seconde partie comme le fantasme d'une femme qui refuse la perte de son enfant, ce qui rapprocherait le film de Sous le sable, dont Ricky serait une sorte de cousin éloigné et moins abouti. Ozon lui-même, lors de l'échange avec la salle à Lyon, avait laissé entendre que plusieurs interprétations coexistaient sans qu'aucune ne soit la bonne, ce qui est élégant en théorie, mais un peu frustrant en pratique quand le film ne fournit pas assez de matière pour nourrir ces lectures.
Sur le plan formel, la réalisation oscille entre sobriété et maladresse. La photographie de Jeanne Lapoirie impose un filtre grisâtre qui colle bien à l'univers de la cité ouvrière, mais finit par peser sur l'ensemble, y compris lorsque le film voudrait s'envoler vers le merveilleux. La musique de Philippe Rombi (sixième collaboration avec Ozon depuis Les amants criminels) a le bon goût de rester discrète, accompagnant les scènes sans les surligner. C'est du côté des effets visuels que le bât blesse. Confiés à BUF Compagnie, les effets des ailes dans le dos du bébé passent encore : la prothèse est correcte et les plans rapprochés fonctionnent. Mais dès que Ricky s'envole en CGI dans le supermarché, plan large et néons compris, le résultat tutoie l'involontairement comique. La scène est trop longue, les mouvements trop mécaniques, et l'on bascule du conte vers le sketch sans que le film semble en avoir conscience. C'est d'autant plus dommage que le tournage, effectué entre Paris et Amiens, exploitait bien la géographie des barres d'immeubles pour créer un contraste entre le trivial et l'extraordinaire.
Alexandra Lamy, qu'Ozon avait repérée dans Un gars, une fille en pressentant chez elle un potentiel dramatique inexploité, offre une prestation inégale, mais sincère. Dans les premières scènes (les larmes devant l'assistante sociale, la fatigue ordinaire, la séduction maladroite avec Paco) elle est crédible et parfois touchante. Le registre dramatique lui va mieux qu'on ne l'aurait cru, même si l'on sent par moments qu'elle force un peu le trait là où la sobriété servirait davantage le personnage. Sergi López compose ici un père à la présence chaleureuse, mais terriblement sous-exploité par le scénario : passé le premier tiers, il n'a quasiment plus rien à jouer. La vraie révélation, c'est la petite Mélusine Mayance, dont le naturel et l'intelligence de jeu surpassent largement ce que le film mérite. Elle apporte une justesse qui manque cruellement aux scènes d'adultes. Quant au petit Arthur Peyret, dirigé par Ozon comme un acteur à part entière avec adaptation du planning de tournage à ses siestes et ses repas, il remplit son contrat de bébé joufflu et expressif avec une bonne volonté désarmante.
Au sortir de cette avant-première lyonnaise, le sentiment dominant était celui d'un rendez-vous à moitié tenu. On ne peut pas reprocher à François Ozon de manquer d'audace ; c'est même l'une de ses qualités les plus constantes, et le cinéma français en a tellement besoin qu'on aimerait pouvoir l'en remercier sans réserve. Ricky a le mérite d'oser un mélange de réalisme social et de fantastique que personne d'autre ne tenterait chez nous, et certaines de ses ambitions thématiques (l'enfant différent, le déni, la monstruosité médiatique) touchent juste. Mais l'exécution ne suit pas l'intention. Le film est bancal, scindé en deux parties qui refusent de fusionner, habité par des personnages qui manquent de profondeur et plombé par des effets visuels qui désamorcent la poésie qu'ils devraient servir. On sort de la salle partagé, avec le souvenir de belles idées qui n'ont pas trouvé leur envol (sans mauvais jeu de mots).
Ma note58%
Commentaires
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !