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· Julien   Lepage

Servant (saison 4)
Tony Basgallop
2023

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Illustration de critique : Servant (saison 4)
Après quatre ans de mystères et d'ambiguïtés soigneusement cultivées, Servant tire sa révérence avec cette quatrième et dernière saison qui promet de répondre enfin aux questions qui hantent les spectateurs depuis 2019. Créée par Tony Basgallop et produite par M. Night Shyamalan, cette série d'Apple TV+ a toujours marché sur une ligne de crête périlleuse entre thriller psychologique et horreur surnaturelle, avec Lauren Ambrose, Toby Kebbell, Nell Tiger Free et Rupert Grint dans les rôles principaux. Pour ce chapitre final, l'équipe annonce voir les choses en grand, avec une montée en puissance apocalyptique censée justifier trois saisons de montée en tension. Le résultat ? Un parcours en dents de scie qui oscille entre le brillant et le frustrant.

On retrouve les Turner quatre mois après la chute catastrophique de Dorothy à la fin de la saison 3. Paralysée de la taille jusqu'aux pieds, clouée dans un fauteuil roulant, la journaliste vedette doit composer avec une nouvelle réalité : celle d'être à la merci de Leanne, cette nourrice énigmatique qui squatte toujours la maison familiale. Le bébé Jericho, poupée devenue chair par quelque miracle inexpliqué, est bien vivant, mais la guerre entre Leanne et la secte des Moindres Saints atteint son paroxysme. La jeune femme, désormais consciente de ses pouvoirs, ne craint plus rien ni personne. Ses anciens bourreaux la traquent dans les rues brumeuses de Philadelphie, tandis qu'une armée de fidèles campe dans le parc d'en face, prête à voler à son secours. Pendant ce temps, Sean tente de relancer sa carrière de chef avec une émission de télé, Julian sombre toujours plus dans l'alcool, et la maison des Turner continue de se fissurer, métaphore trop évidente d'une famille en pleine désintégration. Ces dix épisodes promettent de répondre aux questions essentielles : qui est vraiment Leanne ? Le bébé est-il véritablement Jericho ressuscité ou un substitut ? Et surtout, comment tout cela va-t-il se terminer ?

Le problème fondamental de cette saison finale tient à ce que Servant a toujours excellé dans l'art de poser des questions plutôt que d'y répondre. Pendant trois ans, Basgallop et son équipe ont empilé les mystères comme des assiettes chinoises, comptant sur l'atmosphère et la tension pour maintenir l'intérêt. Arrive le moment de vérité, et la série se retrouve coincée entre deux options : tout expliquer rationnellement ou plonger dans le fantastique assumé. Elle choisit... de ne pas vraiment choisir. L'épisode 7, intitulé Mythe, illustre parfaitement cette indécision : l'oncle George (Boris McGiver, solide comme toujours) propose une relecture entièrement rationnelle de tous les événements. Le bébé ? Le fils d'une toxicomane sans-abri décédée. Les pouvoirs de Leanne ? Des coïncidences interprétées par des esprits superstitieux. C'est brillant sur le papier, une pirouette scénaristique qui aurait pu sauver l'ensemble. Sauf que la série abandonne immédiatement cette piste pour replonger dans le surnaturel le plus éhonté. Résultat : on ne sait plus sur quel pied danser, et cette confusion se transforme en agacement. L'accumulation de rebondissements bizarres (la fête d'anniversaire désastreuse de l'épisode 6 Zoo, qui atteint des sommets de délire absurde, en est l'exemple parfait) finit par ressembler à du remplissage plutôt qu'à une construction narrative réfléchie. Le dernier épisode, Chute, constitue malheureusement le clou du cercueil : après quarante épisodes de mystères, on a droit à un finale convenu, presque bâclé, qui brade toutes les pistes d'interprétation possibles pour une résolution digne d'un film d'horreur de série Z. Cette impression d'avoir été mené en bateau pendant quatre ans laisse un goût amer.

Les personnages, eux, tournent en rond depuis au moins deux saisons. Dorothy reste prisonnière de son déni pathologique, incapable d'accepter la mort de son fils même quand les preuves s'accumulent. Sa paralysie physique devient une métaphore appuyée de sa paralysie émotionnelle, mais le scénario ne fait pas grand-chose de cette situation. Sean, le chef cuisinier devenu présentateur télé, oscille entre résignation et colère sans jamais véritablement évoluer. Julian, l'alcoolique pathétique, suit une trajectoire prévisible de déchéance puis de semi-rédemption. Seule Leanne connaît une vraie progression : de victime manipulée et craintive, elle devient une figure de pouvoir inquiétante, consciente de sa force et prête à l'utiliser. Le problème, c'est qu'on peine à s'attacher à ces gens. Ils sont tous tellement pris dans leurs névroses respectives qu'ils en deviennent parfois caricaturaux. On les observe avec une certaine fascination clinique, comme des spécimens sous verre, mais sans réelle empathie. Cette distance émotionnelle handicape sérieusement l'impact du drame censé se jouer.

Sur le fond, Servant continue d'explorer des thématiques ambitieuses : le deuil impossible, la foi face au désespoir, la culpabilité maternelle, les rapports de pouvoir au sein du couple. La maison qui pourrit de l'intérieur reste une métaphore efficace de la décomposition psychologique, même si on l'a vue cent fois dans les saisons précédentes. La dimension religieuse, avec cette secte aux contours flous et ces pouvoirs inexpliqués, permet de poser des questions sur la nature de la croyance et du miracle. Est-ce que Leanne est un ange, un démon, ou simplement une jeune femme traumatisée dotée de capacités extraordinaires ? La série joue habilement avec ces ambiguïtés, du moins jusqu'à ce qu'elle décide qu'elle n'a plus le temps d'être subtile et balance tout par la fenêtre. L'idée d'une histoire « à l'échelle biblique » se déroulant dans l'espace confiné d'une maison de ville reste séduisante, mais l'exécution peine à tenir la promesse. On sent l'ambition, le désir de dire quelque chose sur la condition humaine face à l'inexplicable, mais le message se dilue dans le spectaculaire et l'accumulation de séquences-chocs.

Heureusement, la réalisation maintient un niveau d'excellence remarquable du début à la fin. Le premier épisode, Pigeon, réalisé par Dylan Holmes Williams (un jeune Britannique qui s'était fait remarquer au Festival de Sundance avec son court-métrage The Devil's harmony) constitue un morceau de bravoure : un exercice de terreur hitchcockienne assumé, avec référence explicite aux Oiseaux. La séquence où Leanne, piégée dans sa voiture, se fait encercler par les membres de la secte dans une rue brumeuse est absolument saisissante. Les mouvements de caméra à 360 degrés, les plans serrés sur le visage terrifié de Nell Tiger Free, l'utilisation du brouillard et de l'espace confiné... tout fonctionne à merveille. Et puis arrivent les pigeons, par centaines, qui s'abattent sur les agresseurs dans une scène à la fois grotesque et terrifiante, l'un d'eux arrachant littéralement l'œil d'un cultiste. C'est gore, c'est excessif, c'est brillant. M. Night Shyamalan lui-même revient derrière la caméra pour l'avant-dernier épisode, Réveil, et livre une nouvelle démonstration de sa maîtrise du suspense, créant une tension maximale à partir d'éléments minimalistes. Sa fille Ishana, très impliquée dans cette dernière saison à la fois comme scénariste et réalisatrice, continue de prouver qu'elle a hérité du sens visuel paternel. La photographie reste somptueuse, jouant sur les ombres et la lumière naturelle pour créer une atmosphère de malaise permanent. La musique de Trevor Gureckis accompagne parfaitement cette descente aux Enfers domestique. Techniquement, Servant demeure irréprochable : c'est du surplace narratif, certes, mais filmé avec un brio indéniable.

Côté interprétation, le quatuor principal mérite tous les éloges. Lauren Ambrose, qu'on avait adorée dans Six feet under, livre une performance à la fois intense et contenue, captant parfaitement la folie qui couve sous le vernis de respectabilité bourgeoise. Sa Dorothy est tour à tour pathétique et menaçante, victime et bourreau. Toby Kebbell apporte une gravité bienvenue à un Sean qui pourrait facilement tomber dans le stéréotype du mari passif. Il compose un homme brisé qui tente de maintenir les apparences alors que tout s'effondre autour de lui. Rupert Grint, loin de Harry Potter, continue de surprendre en alcoolique cynique et attachant, apportant les seules véritables notes d'humour à un ensemble plutôt lugubre. Mais c'est Nell Tiger Free qui vole la vedette cette saison : sa Leanne passe de la jeune fille apeurée à une figure quasi divine, inquiétante dans sa nouvelle assurance. Elle incarne à merveille cette transformation, trouvant le juste équilibre entre vulnérabilité et menace. On croit à sa dangerosité croissante comme on croit à sa quête désespérée d'amour maternel. Les seconds rôles ne sont pas en reste : Boris McGiver impose une présence inquiétante à chaque apparition, et Denny Dillon, qui rejoint le cast cette saison dans le rôle de l'infirmière de Dorothy, apporte une touche de normalité bienvenue dans ce cirque de fous.

Au final, cette quatrième saison de Servant s'avère être un condensé de ce qui a toujours fait les forces et les faiblesses de la série. Visuellement époustouflante, portée par des acteurs investis et des réalisateurs talentueux, elle maintient une atmosphère d'angoisse remarquable. Certains épisodes (le premier en tête) s'imposent comme de petits chefs-d'œuvre de tension horrifique. On comprend pourquoi Stephen King a qualifié la série de « spooky as hell » (effrayant à souhait) et pourquoi Guillermo del Toro a loué son « European slow burn » (montée en tension lente à l’européenne). Il y a indéniablement quelque chose d'unique dans cette production Apple TV+, une audace dans le traitement et une maîtrise formelle qui méritent d'être saluées. Mais voilà : quatre saisons pour aboutir à une conclusion aussi frustrante, c'est rageant. On a l'impression d'avoir couru un marathon pour se voir remettre une médaille en chocolat. Les mystères accumulés pendant quarante épisodes méritaient mieux qu'un dénouement bâclé qui ne choisit jamais vraiment entre explication rationnelle et acceptation du fantastique. La série aurait probablement gagné à être condensée, comme si Basgallop et Shyamalan avaient étiré leur concept initial, prévu pour soixante épisodes à l'origine avant d'être ramené à quarante, au-delà du raisonnable. Pour les amateurs de thriller atmosphérique qui privilégient le voyage sur la destination, Servant reste une expérience valable. Pour ceux qui attendent des réponses claires et une conclusion satisfaisante, préparez-vous à être déçus. C'est dommage, parce qu'il y avait là matière à une grande série. On se contentera d'une bonne série qui a raté son atterrissage.
Ma note70%
Vu le 23 Novembre 2025


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