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· Julien   Lepage

Sharky et Georges
Michel Haillard et Patrick Regnard
1990 – 1992

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Illustration de critique : Sharky et Georges
Des deux côtés de l'Atlantique, l'animation jeunesse des années 1990 a produit son lot de séries oubliables et quelques perles discrètes. Sharky et Georges appartient à une catégorie intermédiaire, celle des œuvres qu'on regarde avec plaisir sans jamais vraiment s'enflammer pour elles. Michel Haillard et Patrick Regnard ont imaginé cette coproduction franco-canadienne, réalisée par le studio Label 35 en France et CinéGroupe au Québec, qui a débarqué sur Canal+ le 17 janvier 1990, avant de s'épanouir sur Antenne 2 et de se retrouver, quelques années plus tard, dans le giron des Minikeums sur FR3. Les voix françaises sont assurées par Benoît Allemane pour Sharky et Gérard Loussine pour Georges, deux comédiens de doublage chevronnés qui font le travail avec la sobriété qu'on leur connaît.

Le postulat de départ a le mérite de la franchise : Sharky, gros requin rose coiffé d'un fedora à la Bogart, et Georges, petit poisson bleu et jaune plus vif que son associé, sont détectives privés à Méropolis : ville sous-marine peuplée de poissons intelligents, avec sa propre Sardine de la Liberté trônant dans la baie. Chaque épisode les voit affronter un chapelet de malfrats récurrents : le Docteur Méduse, savant fou en quête de domination mondiale, Homard le Rouge et sa horde de crabes noirs, ou encore le perfide Goldwin Maquereau. C'est du Starsky et Hutch en fond de mer, clairement revendiqué : le jeu de mots constitutif du titre est même le concept de la série tout entier.

La référence est posée d'emblée avec une telle netteté qu'elle ne laisse pas grand espace à l'originalité. Chaque intrigue se déroule selon une mécanique bien huilée : méfait annoncé, enquête laborieuse, résolution dans les douze dernières minutes. Les 104 épisodes de treize minutes (regroupés en 52 demi-heures pour la diffusion internationale) ne cherchent jamais à bousculer ce schéma. On est dans la série jeunesse pure, celle qui respecte ses promesses sans les dépasser. Les titres d'épisodes ont pourtant une saveur réjouissante : Pas de brandade pour la morue, Requiem pour un cœlacanthe, Beurre noir pour le homard ; une galerie de jeux de mots halieutiques qui témoigne d'un vrai sens de l'humour dans l'écriture, même quand le fond reste sage.

Sharky et Georges forment un duo classique dans sa construction, avec la grande brute sympathique d'un côté et le cerveau malicieux de l'autre. Pas de véritable évolution psychologique au fil des saisons : c'est une série à cases, sans arc narratif global, ce qui était la norme absolue pour ce type de production à l'époque. Les méchants, en revanche, ont une vraie personnalité, notamment le Docteur Méduse, campé vocalement par Klaus Blasquiz avec une gourmandise manifeste. C'est lui qui incarne le mieux cette dimension de film noir sous-marin que la série revendique sans tout à fait l'assumer jusqu'au bout.

Sharky et Georges joue sur plusieurs tableaux à la fois. D'un côté, le pastiche du polar à l'américaine — la ville de nuit, les crapules en costume, les filatures — de l'autre, la franchise pour enfants en bas âge avec ses couleurs vives et son humour inoffensif. L'hybridation fonctionne par éclairs, quand un épisode se risque à une vraie tension dramatique ou qu'une réplique sort du registre convenu. Mais la série n'ose jamais franchir la ligne qui ferait d'elle autre chose qu'un divertissement familial bien tempéré.

Du côté de la réalisation, l'animation est honnête, dans la moyenne de ce que produisait l'animation européenne du début des années 1990 : des décors sous-marins chatoyants, une palette de couleurs franches et quelques effets limités, mais efficaces pour rendre l'eau et ses profondeurs. La musique de Philippe Bouvet — générique accrocheur inclus — est l'un des atouts les plus constants de la série. Ce thème entêtant a survécu dans la mémoire collective bien au-delà des intrigues elles-mêmes, ce qui en dit long sur l'équilibre de l'ensemble.

La série a tout de même reçu en 1992 le Prix Gémeaux de la meilleure émission ou série d'animation, récompense québécoise de référence, ce qui n'est pas rien pour une production que l'histoire retiendra comme sympathique plutôt que marquante. Elle a aussi connu une diffusion internationale remarquable pour son format (Channel 4 au Royaume-Uni pendant sept ans, Rai en Italie, TVE en Espagne), signe que le concept voyageait bien, même s'il ne déclenchait nulle part l'enthousiasme qu'on réserve aux grandes séries de l'époque.

Revoir Sharky et Georges aujourd'hui, c'est retrouver une série qui fait son boulot avec une régularité métronomique, sans jamais provoquer ni la déception ni l'émerveillement. On sourit, on suit, on passe à autre chose.
Ma note55%
Vu le 23 Septembre 2016


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