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· Julien   Lepage

Shrinking (saison 1)
Jason Segel, Bill Lawrence et Brett Goldstein
2023

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Illustration de critique : Shrinking (saison 1)
Trois showrunners pour le prix d'un : voilà ce que propose Apple TV+ depuis janvier 2023 avec Shrinking, comédie thérapeutique concoctée par Bill Lawrence (le créateur de Scrubs et co-créateur de Ted Lasso), Jason Segel et Brett Goldstein (également scénariste sur Ted Lasso). Ajoutez-y Harrison Ford dans son tout premier rôle comique à la télévision (à plus de 80 ans, l'homme n'avait jamais fait ça) et vous obtenez l'une des séries les plus attendues de la plateforme à la pomme. Mais d'abord, un constat qui saute aux yeux avant même d'appuyer sur « play » : cette série coche toutes les cases de la diversité… enfin presque. Avec au casting Segel, Ford, Jessica Williams, Michael Urie, Luke Tennie ou Lukita Maxwell, on ne retrouve pas un seul blanc goy hétéro ! C'est suffisamment rare pour être souligné, et la chose est évidemment calculée ! Williams a d'ailleurs été consultée dès le départ par les créateurs pour construire son personnage de thérapeute noire divorcée, signe que la représentation n'a rien d'accidentel ici. On peut saluer la démarche ou y voir une forme de casting par algorithme, selon sa sensibilité.

L'histoire commence comme une blague. On suit trois psys dans un cabinet de thérapie comportementale à Pasadena : une femme noire, un vieux grincheux atteint de la maladie de Parkinson, et le père d'une fille métisse asiatique dont la femme est décédée dans un accident de voiture causé par un chauffard ivre. Le premier, Jimmy Laird, décide un beau matin de balancer la déontologie par la fenêtre et de dire à ses patients ce qu'il pense vraiment d'eux. Autour de ce trio gravitent un meilleur ami avocat et gay, un vétéran militaire noir aux problèmes de colère, une voisine envahissante, et toute une galerie de patients plus ou moins cabossés. Dix épisodes d'une trentaine de minutes, diffusés semaine après semaine. On notera au passage les similitudes troublantes avec le film Le Psy d'Hollywood de Jonas Pate (2009), qui s'intitule Shrink en VO (« shrink » signifiant « psy » en argot américain), et dans lequel Kevin Spacey incarnait déjà un psychiatre ayant perdu sa femme, en pleine dérive personnelle tout en continuant d'exercer. Même titre, même prémisse, même profession en crise : la coïncidence est pour le moins étrange.

Finalement, la série n'est pas désagréable à suivre. On passe parfois un bon moment, sincèrement. Mais clairement, le souci, c'est l'écriture. Et pas la structure narrative en elle-même : Shrinking ne raconte pas grand-chose, et on se contente de suivre les personnages dans leur quotidien. Ce n'est pas du tout un problème ; ça peut même donner d'excellentes séries. Downton abbey ne racontait rien non plus, Seinfeld revendiquait d'être une série « about nothing », et personne ne s'en plaignait. Quand l'intrigue passe au second plan, il faut simplement que les dialogues portent l'ensemble. Et c'est justement là que le bât blesse. Les dialogues sont écrits comme une succession ininterrompue de punchlines basées sur l'humour juif. Autodérision compulsive, sarcasme affectueux, répartie automatique, relance systématique. Quand c'est un personnage qui est écrit comme ça (pensez aux névroses verbales de Woody Allen, ou au George Costanza de Larry David dans Seinfeld), pourquoi pas, ça peut être brillant. Mais là, tous les personnages parlent exactement de la même façon. Le vétéran traumatisé fait des vannes comme l'ado en deuil, qui fait des vannes comme le septuagénaire parkinsonien, qui fait des vannes comme la voisine de banlieue chic. Tout le monde a le même timing comique, le même registre, la même musicalité dans la réplique. On a l'impression qu'un seul auteur a écrit chaque ligne sans jamais changer de voix. Et au bout de dix épisodes, ça devient particulièrement indigeste. La salle d'écriture, paraît-il, éclatait de rire en imaginant Ford délivrer leurs répliques. Je veux bien le croire… mais l'humour d'une writers' room ne fait pas toujours celui du spectateur.

Les personnages, justement, souffrent de ce problème d'écriture. Jimmy Laird est censé être un homme au fond du trou qui remonte progressivement la pente en aidant les autres. Le concept est valable. Mais sa « méthode révolutionnaire » consiste essentiellement à commettre des fautes professionnelles gravissimes (installer un patient chez lui, envoyer un vétéran se battre dans un club de MMA, coucher avec une patiente) sans que la série assume jamais vraiment les conséquences de tout ça. On est invité à le trouver touchant dans ses excès, alors qu'il frôle en permanence la faute pénale. Paul Rhoades est de loin le personnage le mieux construit : son rapport à la maladie de Parkinson, sa difficulté à en parler à sa propre fille alors qu'il en discute librement avec ses collègues, son mélange de tendresse cachée et de cynisme affiché ; tout cela forme un arc qui fonctionne réellement. Ford a d'ailleurs participé à la conception du bureau de son personnage, demandant un fauteuil à accoudoirs adapté au Parkinson et des meubles permettant de faire de l'exercice, convaincu que Paul serait un cycliste. Ce souci du détail en dit long sur son investissement. Gaby, la troisième thérapeute, est sympathique, mais cantonnée au rôle de confidente sarcastique de service. Les personnages secondaires (Brian, Sean, Alice, Liz) fonctionnent par à-coups, sans qu'aucun ne parvienne à exister au-delà de sa fonction dans l'intrigue.

Le traitement des thèmes est à l'image du reste : effleuré. La série aborde le deuil, la santé mentale, le PTSD, la maladie neurodégénérative, le divorce, l'homoparentalité : tout y passe, mais rien n'est creusé. Le message central (« en aidant les autres, on se soigne soi-même ») est parfaitement recevable, mais servi avec un tel enrobage de bons sentiments californiens et de ballades pop mélancoliques qu'il en perd toute substance. Paul recommande d'écouter des chansons tristes quinze minutes par jour pour gérer le chagrin : c'est à peu près le niveau de profondeur psychologique de l'ensemble. Les créateurs avaient pourtant pitché le projet à Apple comme un arc en trois saisons : deuil, guérison, avancée, ce qui laissait espérer une vraie construction dramatique. Mais cette première saison ressemble davantage à une succession de vignettes agréables qu'à l'acte fondateur d'un récit ambitieux.

Sur le plan technique, c'est propre et sans surprise. James Ponsoldt, qui assure la réalisation de plusieurs épisodes, livre un travail de facture télévisuelle standard : lumière californienne dorée, intérieurs chaleureux, montage fluide. La photographie est jolie sans jamais chercher à raconter quoi que ce soit par l'image : les séquences de trajet en voiture accompagnées de morceaux indie-folk se succèdent comme autant de clips publicitaires pour la vie à Pasadena. Le générique, porté par Frightening fishes co-composé par Ben Gibbard de Death Cab for Cutie et Tom Howe, est agréable sans être mémorable. Exactement comme la série.

C'est dans le jeu des acteurs que Shrinking trouve son meilleur argument, et c'est presqu'uniquement grâce à Ford, malheureusement pas doublé en VF par Richard Darbois ! L'homme a accepté ce rôle sans même avoir lu de scénario, sur la seule foi de sa rencontre avec Goldstein à Londres, où il lui a annoncé en ouvrant la porte : « I'll do it. » À 80 ans, après cinquante ans de héros d'action et plus de douze milliards de dollars de recettes cumulées au box-office, il se révèle ici d'une justesse inattendue dans le registre comique. Il y a ce moment, dans l'épisode où Paul débarque à une fête complètement défoncé aux gummies au cannabis, où Ford a déclenché un tel éclat de rire de l'équipe technique qu'il s'est penché vers Segel pour lui murmurer : « I knew I was fucking funny. » Ça résume bien la situation : Ford est la vraie découverte de la série, et sans lui, l'ensemble serait nettement plus terne. Segel fait du Segel (vulnérabilité de grand gamin, charme indéniable, mais un registre qu'on connaît par cœur). Lui-même admet que Shrinking est « la version adulte de Sans Sarah, rien ne va », où la nudité frontale constituait alors le maximum de vulnérabilité brute qu'il pouvait offrir. C'est touchant comme déclaration, moins convaincant sur dix épisodes. Williams, nommée aux Emmy pour ce rôle, apporte de l'énergie, mais reste prisonnière d'un personnage trop univoque. Christa Miller, fidèle de Lawrence depuis Scrubs, est savoureuse en voisine autoritaire. Et Luke Tennie, en vétéran habité, offre les rares moments d'intensité dramatique réelle de la saison… dommage qu'ils soient si rares.

Shrinking est donc une série sympathique. Pas déplaisante, pas ennuyeuse, pas mémorable non plus. Le genre de programme qu'on regarde sans déplaisir un dimanche soir, lové dans son canapé, sans jamais ressentir l'urgence de lancer l'épisode suivant. Ford sauve régulièrement les meubles (puisqu'il les a lui-même choisis), mais la série étouffe sous ses propres punchlines et ses bons sentiments au kilomètre.
Ma note50%
Vu le 6 Mars 2026


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