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· Julien   Lepage

Still Alice
Richard Glatzer et Wash Westmoreland
2014

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Illustration de critique : Still Alice
Peu de films sur la maladie avancent avec autant de pudeur que de prudence. Réalisé par Richard Glatzer et Wash Westmoreland, Still Alice s’inscrit dans cette veine du drame intime à sujet lourd, calibré pour les mouchoirs mais assez digne pour ne pas les agiter sous notre nez toutes les trois minutes. Sorti en 2014, porté par Julianne Moore, Alec Baldwin et Kristen Stewart, le film a surtout marqué les esprits pour l’Oscar obtenu par son actrice principale. Et, soyons francs, c’est à peu près le trophée qu’il méritait le plus. Alice Howland est professeure de linguistique, reconnue, brillante, mariée, mère de trois grands enfants, installée dans une vie confortable où tout semble tenir debout avec une élégance presque insolente. Puis viennent les oublis. D’abord un mot qui échappe, une phrase qui se dérobe, un moment de flottement pendant un jogging sur un campus qu’elle connaît pourtant par cœur. Le diagnostic tombe : Alzheimer précoce. À partir de là, le film suit moins une intrigue qu’une disparition progressive. Alice ne perd pas seulement des souvenirs ; elle perd son métier, son statut, son autonomie, puis peu à peu la possibilité même de se raconter à elle-même. C’est évidemment vertigineux, surtout pour une linguiste : la maladie attaque précisément l’endroit où elle avait bâti son identité, le langage. Le scénario a cette grande qualité de rester clair, humain, accessible. Il résume bien les étapes de la maladie : le déni, l’angoisse, la volonté de contrôle, la honte, la dépendance, puis cette forme d’éloignement où la personne est encore là sans être tout à fait présente. Le film évite globalement le voyeurisme, ce qui n’est pas rien. Il ne transforme pas Alice en attraction médicale ni en prétexte à grandes scènes hystériques. À ce niveau-là, il y a une vraie décence. Mais cette décence est aussi sa limite. Still Alice est un bon film, pas un grand film. Il avance sur des rails très visibles, avec une trajectoire dramatique attendue, une famille presque trop propre, un environnement social très protégé, et une mise en récit qui prend peu de risques. On sent parfois le “film à Oscar” poli, propre, appliqué, celui qui coche les cases du drame noble sans jamais vraiment déranger la table. À côté de Amour de Michael Haneke, qui regardait la dépendance avec une sécheresse presque insoutenable, Still Alice paraît beaucoup plus feutré, plus confortable, presque trop gentil avec son sujet. Les personnages existent surtout par rapport à Alice, et c’est à la fois logique et frustrant. Son mari, John, est intéressant dans ce qu’il révèle d’un amour sincère mais limité par l’ambition, la fuite, la peur de sacrifier sa propre vie. Les enfants incarnent chacun une réaction possible face à la maladie : le contrôle, la panique, l’évitement, puis l’attention plus intuitive. Lydia, la fille jouée par Kristen Stewart, est de loin la plus belle idée secondaire du film. Son rapport à sa mère part d’un conflit assez classique — l’artiste contre la famille universitaire modèle — mais finit par devenir le lien le plus simple, le moins théorique, le plus juste. C’est elle qui cesse le plus vite de vouloir sauver l’ancienne Alice pour accepter celle qui reste. Le film touche aussi à des sujets plus complexes qu’il n’en a l’air : la honte liée aux maladies neurodégénératives, la façon dont la société confond encore Alzheimer, vieillesse, démence et effacement pur et simple de la personne ; la peur d’être un poids ; la question du droit à mourir dignement ; la transmission génétique ; le regard des proches, parfois aimants, parfois épuisés, parfois lâches sans être monstrueux. Ce qui est plutôt intelligent, c’est que le film ne tranche pas tout. Il ne transforme pas ces questions en débat de plateau télé avec experts, fiches Bristol et mine grave. Il préfère rester du côté de l’expérience intime. On peut lui reprocher de ne pas aller assez loin, mais cette retenue permet aussi au spectateur de se demander ce qu’il voudrait, lui, à la place d’Alice. Et ce n’est pas une petite question. C’est même typiquement le genre de question qu’on repose très vite dans un tiroir mental en sifflotant. La réalisation, elle, reste très sage. Richard Glatzer et Wash Westmoreland filment proprement, sans esbroufe, avec une élégance discrète, mais sans fulgurance particulière. La photographie accompagne la dégradation plus qu’elle ne l’incarne. La bande-son souligne parfois un peu trop ce que l’on avait déjà compris, comme si le film craignait que notre cœur n’ait pas reçu le mémo. Quelques choix sont beaux, notamment cette manière de placer parfois les proches à distance, flous, presque absorbés dans un brouillard sensoriel. Là, le film trouve une vraie idée de cinéma : non pas expliquer la maladie, mais la faire ressentir par petites pertes de netteté. Reste Julianne Moore. Et là, bon, on peut tourner autour du pot, mais le pot est déjà parti acheter une vitrine pour l’Oscar. Elle est remarquable. Pas seulement parce qu’elle pleure bien, tremble bien ou oublie bien — ce qui serait la version paresseuse de la performance “maladie + maquillage émotionnel = statuette dorée”. Ce qui impressionne, c’est sa capacité à montrer une femme qui lutte pour rester polie, brillante, structurée, alors que tout se défait à l’intérieur. Elle ne joue pas seulement la perte ; elle joue la résistance à la perte. Son visage garde parfois une seconde de retard sur le monde, comme si la pensée cherchait encore la bonne porte dans un couloir qui change de place. C’est précis, jamais obscène, souvent bouleversant. Autour d’elle, Alec Baldwin fait le travail avec une sobriété efficace, même si son personnage aurait mérité davantage d’ambiguïté. Kate Bosworth et Hunter Parrish complètent correctement la cellule familiale, mais restent un peu au bord du cadre. La vraie surprise, ou plutôt la confirmation pour ceux qui avaient déjà arrêté de réduire Kristen Stewart à la période vampirette de Twilight, c’est bien elle. Son jeu minimaliste, parfois fermé, parfois presque maladroit, convient parfaitement à Lydia. Elle n’essaie pas de voler les scènes à Julianne Moore, et c’est justement pour ça qu’elle existe. Le contexte du tournage ajoute une couche troublante au film : Richard Glatzer était lui-même atteint de la maladie de Charcot pendant la réalisation, communiquant notamment grâce à un dispositif numérique lorsque parler devenait impossible. Cette information ne rend pas automatiquement le film meilleur, mais elle éclaire sa pudeur. Still Alice parle de la disparition progressive d’une personne à travers la perte du langage et de l’autonomie ; derrière la caméra, l’un des réalisateurs affrontait lui aussi une dépossession physique terrible. Cela donne au film une sincérité qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main, même lorsqu’on trouve sa forme trop académique. Au fond, Still Alice est un film respectable, touchant, parfois très juste, mais rarement surprenant. Il manque de mordant, de densité, d’audace. Il aurait pu être plus dérangeant, plus complexe, plus rugueux. On sent qu’il préfère accompagner le spectateur plutôt que le bousculer, ce qui donne un résultat humain mais un peu sage, émouvant mais pas foudroyant. Reste une œuvre délicate sur Alzheimer, portée par une actrice immense, et capable de rappeler que perdre la mémoire, ce n’est pas seulement oublier des dates ou des prénoms : c’est voir son propre visage devenir peu à peu une langue étrangère. Pour prolonger l’expérience, Away from Her explore le même territoire avec plus de finesse conjugale, Amour le fait avec une brutalité bien plus radicale, et The Father ira plus loin encore dans l’expérience subjective de la démence. Still Alice, lui, reste entre les deux : trop sage pour être un choc, trop sincère pour être anodin.
Ma note63%
Vu le 22 Décembre 2022


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