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· Julien   Lepage

Street fighter
Steven E. De Souza
1994

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Illustration de critique : Street fighter
Le jeu vidéo Street Fighter II a marqué l'histoire du gaming. Son adaptation cinématographique, sortie en 1994, a marqué l'histoire… mais pas tout à fait de la même manière. Street fighter est l'un de ces films dont l'existence même semble être une anomalie du continuum espace-temps. Un produit de commande destiné à capitaliser sur une franchise à succès, réalisé dans des conditions qui auraient dû aboutir à un désastre absolu, et pourtant, contre toute attente, le film réussit à ne pas sombrer totalement. Pire encore : avec le recul, il s'impose comme un divertissement délirant, une relique d'une époque où l'industrie hollywoodienne n'avait pas encore totalement domestiqué les adaptations de jeux vidéo.

L'histoire est censée être une relecture du mythe du jeu, mais en réalité, Street fighter version cinéma ne cherche même pas à coller à son matériau d'origine. Plutôt qu'un tournoi de baston réunissant des combattants du monde entier, le film nous sert un scénario de film d'action à la sauce G.I. Joe, où le colonel Guile, joué par Jean-Claude Van Damme, affronte le mégalomane M. Bison, incarné par un Raul Julia qui a décidé que ce serait son chant du cygne et qu'il n'allait surtout pas le faire sobrement. Le tyran exige une rançon de 20 milliards de dollars sous peine d'exécuter des otages, et Guile, militaire blond peroxydé à l'accent belge, décide de mener une mission de sauvetage accompagnée d'une brochette de personnages vaguement inspirés du jeu. Dans le chaos ambiant, Chun-Li, transformée en journaliste avide de vengeance, tente de se rapprocher de Bison pour lui faire la peau, pendant que Ken et Ryu, escrocs de seconde zone, se retrouvent malgré eux impliqués dans le conflit.

L'intrigue est un prétexte, un emballage pour une succession de scènes d'action, de dialogues absurdes et de performances improbables. D'un point de vue narratif, Street fighter n'a strictement aucun sens. Il est évident que le script a été conçu comme une tentative désespérée de faire entrer au chausse-pied un casting pléthorique dans une histoire qui n'en avait absolument pas besoin. La faute en revient à Capcom, coproducteur du film, qui a exigé que tous les personnages du jeu soient présents, transformant le film en une sorte d'Avengers du pauvre, où chacun a droit à sa minute d'écran avant d'être relégué à l'arrière-plan. Conséquence directe : personne n'a réellement d'arc narratif et les interactions entre personnages sont d'une superficialité abyssale.

Mais ce qui sauve Street fighter, paradoxalement, c'est son énergie. Malgré son scénario bancal, son humour involontaire et ses combats approximatifs, le film dégage un charme indéniable. Il doit une grande partie de sa personnalité à Raul Julia, qui livre ici une performance aussi grotesque qu'hallucinante. Le comédien, alors en fin de vie, a décidé que s'il devait mourir, ce serait en surjouant à outrance chaque ligne de dialogue, chaque geste, chaque sourire carnassier. Bison est une caricature de dictateur cartoonesque, mais Julia en fait une figure « bigger than life », transformant chaque scène où il apparaît en un spectacle fascinant.

Les autres personnages sont plus anecdotiques. Guile aurait dû être le héros, mais entre la prestation en pilotage automatique de Van Damme et un accent anglais qui lui fait massacrer chaque réplique, il est difficile de le prendre au sérieux. Il a beau arborer fièrement son tatouage patriotique sur l'épaule, difficile de voir en lui autre chose qu'un militaire sous amphétamines qui passe son temps à menacer Bison via des écrans de télévision. À ses côtés, Chun-Li est réduite à un rôle de faire-valoir, Ken et Ryu sont méconnaissables, Sagat et Vega sont là pour décorer, et Dhalsim… eh bien Dhalsim devient un scientifique, ce qui en dit long sur le niveau de compréhension du jeu par les scénaristes.

Le film ne s'embarrasse d'aucune cohérence thématique. Il oscille constamment entre film d'action militaire et parodie involontaire, entre moments de sérieux grotesques et instants de second degré absolument hilarants. On ne sait jamais vraiment s'il faut le prendre au premier ou au quarante-septième degré, ce qui lui confère un statut à part. Il se rapproche plus d'un film Cannon sous stéroïdes que d'un vrai blockbuster des années 90. Il y a du Commando, du G.I. Joe, et une pincée de Mortal Kombat sans en atteindre l'efficacité.

La réalisation de Steven E. de Souza, pourtant scénariste de Die hard, est aussi confuse que le film lui-même. La photographie est plate, les scènes d'action sont découpées à la hache et les combats sont d'une mollesse frustrante pour un film censé être inspiré d'un jeu de baston. Les chorégraphies sont minimalistes, les coups ne portent jamais, et l'absence de tout impact visuel rend le spectacle étrangement fade. Certes, il y a quelques moments de bravoure absurdes, comme Guile réalisant un coup de pied sauté improbable ou Zangief sortant des punchlines tellement débiles qu'elles en deviennent cultes, mais globalement, le film est bien trop sage pour prétendre au statut de vrai nanar d'action.

Côté casting, il n'y a que deux camps : ceux qui s'en foutent royalement et ceux qui en font des caisses. Raul Julia est le MVP incontestable, tandis que Van Damme semble plus préoccupé par ses soirées en privé avec Kylie Minogue que par sa prestation. Cette dernière, d'ailleurs, est parfaitement anecdotique, choisie davantage pour remplir un quota d'acteurs australiens que pour son adéquation avec le rôle. Zangief (incarné par Andrew Bryniarski) est l'autre source de réjouissance du film : un abruti complet qui ne comprend rien à ce qui se passe et dont chaque réplique est une pépite.

Le film a longtemps traîné une réputation de nanar, mais avec le recul, il est évident qu'il possède un charme indéniable. Ce n'est pas une bonne adaptation de Street fighter, ce n'est même pas un bon film d'action, mais il est difficile de ne pas apprécier le spectacle absurde qu'il offre. C'est un condensé de tout ce qui faisait le sel des productions d'action des années 80-90 : un script bancal, des punchlines ridicules, des méchants exubérants, des explosions gratuites et une absence totale de logique. C'est un film qui ne tient debout que grâce à sa propre absurdité et à l'engagement total de Raul Julia, sans qui il aurait probablement sombré dans l'oubli.

Regarder Street fighter aujourd'hui, c'est accepter une certaine forme de cinéma d'exploitation hollywoodienne, un produit purement opportuniste qui, par un enchaînement de décisions absurdes, s'est transformé en divertissement unique. C'est le genre de film qu'on revoit avec des potes, en se repassant les moments cultes en boucle. C'est n'importe quoi, mais c'est du n'importe quoi attachant. Et franchement, à ce niveau-là, ce n'est déjà pas si mal.
Ma note58%
Vu le 20 Avril 2012


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