The handmaid's tale (saison 5)
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Retourner à Gilead pour une cinquième saison, c’est un peu comme remettre un manteau humide qu’on avait juré de ne plus jamais porter : on sait très bien que ça va gratter, peser, sentir le renfermé moral, mais on veut quand même vérifier si quelque chose bouge enfin sous les plis rouges. Adaptée du roman de Margaret Atwood et conduite par Bruce Miller, The Handmaid's Tale revient en 2022 avec Elisabeth Moss, Yvonne Strahovski, Ann Dowd, O-T Fagbenle, Max Minghella et Bradley Whitford, dans un contexte où la fiction dystopique n’a plus vraiment besoin de forcer pour paraître anxiogène. Entre l’Amérique crispée, les débats sur le droit à l’avortement et la sensation générale que le futur n’a pas lu les conditions générales d’utilisation avant de s’installer, la série conserve évidemment une résonance particulière. Elle n’a même pas besoin d’être subtile pour faire écho à son époque. Ce qui tombe bien, parce que la subtilité n’a jamais été son activité principale. Cette saison reprend après l’explosion de violence qui concluait la précédente. June Osborne, ex-Servante devenue réfugiée, survivante, mère arrachée à son enfant et furie ambulante, doit composer avec les conséquences de sa vengeance contre Fred Waterford. De l’autre côté, Serena Joy tente de transformer son deuil, sa grossesse et son image publique en levier politique. Autour d’elles, le Canada cesse progressivement d’être ce confortable contrechamp démocratique où l’on peut respirer entre deux scènes de Gilead : les tensions montent, les réfugiés deviennent indésirables, et la frontière entre le monde libre et le cauchemar théocratique se met à ressembler à une ligne tracée au feutre sous la pluie. Pendant ce temps, Luke, Nick, Janine, Tante Lydia et Lawrence continuent de graviter autour du noyau radioactif de la série : le duel entre June et Serena. Sur le papier, cette cinquième saison a donc de quoi relancer la machine. Et, honnêtement, elle le fait mieux que la quatrième. Là où la saison précédente donnait parfois l’impression de regarder une longue marche dans la boue avec gros plans obligatoires sur le visage contracté de June, celle-ci retrouve par moments une vraie dynamique. Il se passe des choses. Pas toujours énormément, pas toujours avec la rigueur qu’on aimerait, mais suffisamment pour ne pas avoir l’impression d’être enfermé dans une boucle punitive. June n’est plus seulement une martyre filmée comme une icône religieuse inversée ; elle agit, elle se trompe, elle s’abîme, elle contamine son entourage avec sa rage. C’est déjà ça. Dans une série qui a souvent confondu intensité dramatique et immobilité hypnotique, le simple fait d’avancer ressemble presque à une révolution narrative. Le problème, c’est que The Handmaid's Tale reste The Handmaid's Tale. Elle a beau changer de décor, déplacer certains enjeux au Canada, fissurer la figure de Serena ou faire miroiter une conclusion prochaine — la sixième saison ayant été annoncée comme la dernière —, elle retombe régulièrement dans ses vieux réflexes : pathos, morale, gros plan, silence lourd, regard caméra mental, musique grave, puis re-pathos. Le tout avec cette assurance de série persuadée d’être plus profonde qu’elle ne l’est vraiment. C’est là que mon rapport à elle reste compliqué. Je ne nie pas sa force d’impact. Je ne nie pas son importance culturelle. Je ne nie pas non plus qu’elle a parfois produit des scènes mémorables. Mais dès qu’elle prétend rejoindre les grandes dystopies intellectuelles, quelque part entre 1984 et Le Meilleur des mondes, elle se prend les pieds dans son propre manteau rouge. Car une dystopie, pour vraiment tenir, doit faire davantage que montrer des victimes et des bourreaux. Elle doit expliquer les rouages. Elle doit rendre son monde absurde en surface, mais logique de l’intérieur. Or Gilead demeure souvent une construction bizarrement floue. La baisse de la natalité justifie en théorie l’asservissement reproductif des femmes fertiles, mais la logique concrète du système reste bancale. Pourquoi réserver la reproduction aux Commandants, dont certains sont manifestement infertiles ? Que deviennent les hommes ordinaires ? Comment cette société tient-elle économiquement, socialement, psychologiquement, autrement que par des cérémonies glaçantes et des types armés à chaque coin de rue ? Qui profite vraiment de cet enfer, au-delà de quelques dignitaires malades de pouvoir ? La série répond parfois, par fragments, mais elle préfère presque toujours revenir à ce qu’elle sait faire : filmer la souffrance comme une preuve suffisante. Cette saison 5, heureusement, gagne en intérêt lorsqu’elle cesse de vouloir démontrer Gilead dans son ensemble et se concentre sur le rapport maladif entre June et Serena. Là, elle retrouve une vraie ambiguïté. Serena n’est pas simplement la méchante blonde du patriarcat en tailleur impeccable. Elle est à la fois architecte de sa propre cage, bénéficiaire d’un système monstrueux, victime dès qu’il se retourne contre elle, et stratège assez froide pour tenter d’utiliser chaque humiliation comme un capital politique. C’est probablement l’un des personnages les plus intéressants de la série, précisément parce qu’elle échappe un peu au schéma simpliste du Bien contre le Mal. Elle ne devient pas sympathique pour autant — Dieu nous préserve de cette facilité — mais elle devient regardable autrement que comme une affiche de propagande. June, de son côté, reste un cas plus épineux. Son traumatisme est compréhensible, sa colère aussi, mais la série a parfois tellement sacralisé son visage fermé qu’elle semble ne plus savoir quoi faire d’elle autrement que la transformer en force tellurique. Cette cinquième saison a l’intelligence de montrer que son désir de vengeance n’est pas seulement libérateur : il est toxique, contagieux, parfois franchement invivable. Luke en devient un témoin important, non pas parce qu’il volerait la vedette, mais parce qu’il incarne une autre temporalité du trauma : celle de quelqu’un qui n’a pas vécu Gilead de l’intérieur, mais qui en subit les ondes de choc. Là encore, la série touche quelque chose de juste. La reconstruction n’est pas une brochure de développement personnel. C’est sale, injuste, parfois ridicule, souvent cruel. Les personnages secondaires, eux, restent inégalement traités. Tante Lydia continue de bénéficier de scènes fortes, parce qu’elle est précisément l’un de ces personnages dont la foi, la cruauté, la culpabilité et l’aveuglement forment un mélange plus intéressant que les slogans de la série. Janine apporte toujours cette humanité cabossée qui empêche Gilead de devenir seulement un décor de cauchemar chic. Lawrence, avec son cynisme aristocratique et ses airs de technocrate qui aurait lu trop vite Le Prince, offre quelques respirations bienvenues. En revanche, Moira et Rita continuent d’être sous-employées, comme si la série avait ouvert trop de portes et ne savait plus vraiment dans quelles pièces entrer. Quant à l’absence d’Emily, liée au départ d’Alexis Bledel avant cette saison, elle se sent moins comme une simple donnée de casting que comme un petit trou dans la mémoire émotionnelle de la série. Sur le fond, The Handmaid's Tale continue évidemment de parler de contrôle des corps, de religion politique, de maternité confisquée, de culpabilité, de résistance et de violence patriarcale. Tout cela reste pertinent, surtout en 2022. Mais pertinent ne veut pas dire automatiquement profond. C’est là que la série m’agace encore : elle pose souvent ses idées avec la solennité d’un sermon, sans toujours accepter de les complexifier. Elle est plus forte quand elle observe les contradictions de ses personnages que lorsqu’elle plaque son grand message sur l’écran avec la délicatesse d’une banderole. Le totalitarisme y est régulièrement moins analysé que ressenti. On a peur, on souffre, on s’indigne. Très bien. Mais après cinq saisons, j’aimerais aussi qu’on pense un peu plus. Qu’on sorte du réflexe pavlovien : oppression montrée égale réflexion accomplie. La réalisation, elle, demeure l’un des grands atouts de la série. Les compositions sont souvent splendides, les couleurs ont cette dureté presque liturgique, et les visages sont filmés comme des paysages après bombardement. Les rouges, les blancs, les gris, les intérieurs glacés, les cadres symétriques : tout cela continue de fonctionner. C’est beau, parfois trop beau pour ce que ça raconte, mais beau quand même. On sent une mise en scène qui sait fabriquer de l’icône. Le risque, c’est que cette beauté devienne une prison esthétique. À force de filmer la douleur avec autant de majesté, la série flirte parfois avec une forme de complaisance. On n’est jamais très loin du musée du trauma, entrée gratuite mais sortie psychologiquement payante. La bande-son suit la même logique : efficace, pesante, souvent bien utilisée, mais rarement discrète. The Handmaid's Tale aime souligner ce qu’elle fait. Elle n’a pas peur d’appuyer là où ça fait mal, quitte à appuyer encore quand on avait déjà compris depuis trois épisodes. Les effets spéciaux ne sont pas le sujet ; l’univers repose surtout sur les décors, les costumes, la photographie et la chorégraphie sociale de Gilead. Là-dessus, rien à dire : l’identité visuelle reste immédiatement reconnaissable. On peut critiquer la série sur beaucoup de plans, mais pas sur sa capacité à avoir imposé des images. Les robes rouges et les cornettes blanches sont devenues des symboles, y compris dans le monde réel, et ce n’est pas rien. Côté interprétation, Elisabeth Moss continue de porter la série avec une intensité assez folle, même quand l’écriture lui demande pour la millième fois de serrer la mâchoire comme si elle voulait broyer l’objectif. Elle est remarquable, mais la série abuse parfois de sa puissance. À force de compter sur elle, elle lui confie des scènes qui auraient parfois gagné à être écrites plutôt que seulement incarnées. Yvonne Strahovski, en revanche, est peut-être celle qui sort le plus grandie de cette saison. Son Serena est tour à tour glaciale, pathétique, dangereuse, humiliée, sincèrement terrifiée puis de nouveau calculatrice. Elle réussit à rendre lisible un personnage qui pourrait facilement devenir incohérent. Ann Dowd, déjà formidable dans The Leftovers, reste impressionnante en Tante Lydia, avec cette manière de faire cohabiter la monstruosité et une forme de tendresse tordue. Bradley Whitford apporte un humour sec très précieux, et O-T Fagbenle trouve de beaux moments dans un rôle qui pourrait facilement être réduit à celui du mari qui attend sur le quai du trauma. Je précise aussi que je regarde toujours les œuvres en VF, et celle-ci ne m’a pas sorti de l’expérience. La version française accompagne correctement la tension générale, même si une série aussi fondée sur les silences, les respirations et les micro-variations de voix perd forcément une petite part de sa texture originale. Mais ce n’est pas là que se joue mon adhésion ou ma réserve. Le problème n’est pas la langue. Le problème, c’est cette impression persistante que la série sait très bien provoquer, mais beaucoup moins bien approfondir. Cette cinquième saison est donc un paradoxe assez typique de The Handmaid's Tale : elle est meilleure que ce que ses défauts laissent craindre, mais moins forte que ce que sa réputation voudrait imposer. Elle relance l’intrigue, redonne du poids à Serena, rend June un peu moins figée dans son statut d’icône vengeresse, et prépare plutôt bien la dernière ligne droite. En même temps, elle continue de traîner derrière elle les lourdeurs de la série : monde dystopique insuffisamment pensé, pathos récurrent, personnages secondaires négligés, morale parfois assénée comme une évidence lumineuse alors qu’elle mériterait d’être interrogée. Je ne peux donc pas dire que je me suis ennuyé comme devant certaines portions précédentes. Je ne peux pas dire non plus que la série retrouve la puissance de sidération de ses débuts. Elle reste belle, intense, parfois passionnante, parfois agaçante, souvent trop contente d’elle-même. Une saison de transition solide, avec de vrais moments de tension et quelques scènes très réussies, mais qui confirme aussi que Gilead, à force d’être exploré par les mêmes couloirs, ressemble parfois moins à une dystopie vertigineuse qu’à un décor prestigieux dont on connaît déjà toutes les issues de secours. Pour qui aime les dystopies politiques plus conceptuelles, 1984, Le Meilleur des mondes ou même Children of Men restent autrement plus vertigineux. Pour qui cherche une série contemporaine sur la dégradation progressive d’une société, Years and Years tape parfois plus juste, parce qu’elle relie mieux notre présent à son futur cauchemardesque. Mais pour qui est encore attaché à June, à Serena, à cette guerre intime entre survivance et vengeance, cette saison 5 garde suffisamment de force pour mériter le détour. Pas l’adhésion aveugle. Pas la révérence. Mais le détour, oui.
Ma note62%
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