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· Julien   Lepage

Tintin au Congo
Hergé
1931

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Illustration de critique : Tintin au Congo
Dès les premières cases, on comprend que ce deuxième volet des aventures de Tintin ne va pas briller par sa subtilité. Publié en 1931 dans le Petit Vingtième, à l'initiative de l'abbé Norbert Wallez, Tintin au Congo est l'archétype même de la BD de commande, écrite avec l'objectif très clair de vanter les bienfaits du colonialisme belge. Hergé, encore jeune auteur, s'exécute sans vraiment discuter. S'il n'a pas le droit d'envoyer son héros aux États-Unis comme il le voulait, il va tout de même poser les bases de ce qui deviendra un véritable univers, même si, à ce stade, on peine encore à voir autre chose qu'une suite d'épisodes déconnectés.

L'intrigue se déroule au Congo belge, où Tintin part soi-disant en reportage. Une mission journalistique qui se transforme immédiatement en une suite de péripéties absurdes et gratuites. Tintin chasse, tue des animaux par plaisir ou par accident, ridiculise les indigènes qu'il rencontre et finit par se heurter à un complot dirigé par une bande de malfrats cherchant à prendre le contrôle des mines de diamants du pays. Cette révélation tombe comme un cheveu sur la soupe à la fin du récit, histoire de justifier vaguement le carnage précédent. Il y a aussi un sorcier jaloux, des crocodiles très opportunément placés et des singes qui parlent mieux le français que les autochtones.

Les personnages sont plus caricaturaux que jamais. Tintin, droit dans ses bottes, fait office d'infaillible justicier au comportement paternaliste, qui, tel un missionnaire, guide les « bons sauvages » vers la lumière du progrès occidental. Milou, quant à lui, est l'un des seuls personnages réellement attachants, peut-être parce qu'il reste finalement le seul à exprimer un brin d'humanité ou, du moins, un semblant de bon sens. Les antagonistes sont, à l'image du reste, dénués de profondeur : Tom, l'homme de main au service d'Al Capone (si, si !), est un gredin incompétent dont le seul rôle semble être d'échouer à chaque tentative de se débarrasser du héros.

Difficile aujourd'hui de lire cet album sans grimacer. Le ton colonialiste, l'exotisme fantasmé, les dialogues grotesques des personnages noirs, tout transpire l'imagerie condescendante de l'époque. Certes, Hergé lui-même a reconnu plus tard les limites de son travail et a expliqué qu'il ne faisait que reproduire la vision européenne dominante des années 30. Mais, au-delà des préjugés, l'histoire elle-même souffre d'un manque de structure flagrant. Il ne se passe rien de cohérent, les scènes s'enchaînent sans logique, et la seule chose qui semble relier le tout est une idée persistante que Tintin est absolument invincible. Pas un seul élément ne remet en question sa supériorité, que ce soit face à la faune, aux gangsters, ou aux populations locales. L'absence totale de tension dramatique rend l'ensemble lassant, et l'accumulation d'événements improbables n'aident pas.

Heureusement, tout n'est pas à jeter. La version en couleur de 1946, bien qu'elle conserve l'essentiel des problèmes de fond, a au moins le mérite de resserrer le récit et d'apporter un peu plus de lisibilité aux scènes d'action. Le style graphique d'Hergé commence à s'affirmer, avec une ligne plus nette et un sens du mouvement qui présage des albums futurs. Il y a aussi un certain second degré involontaire qui, avec le recul, peut prêter à sourire : entre les massacres d'animaux complètement absurdes et l'incompétence générale des « méchants », il faut bien avouer qu'il y a un côté burlesque dans cette BD.

Au final, Tintin au Congo est un curieux objet de son temps, davantage intéressant pour son importance historique que pour ses qualités narratives. C'est une BD qui a beaucoup vieillie, et pas toujours pour les bonnes raisons. Ceux qui veulent découvrir Tintin feraient mieux de commencer par des albums plus tardifs comme Le Lotus bleu ou Le secret de la Licorne, où le personnage et l'univers d'Hergé commencent à prendre toute leur dimension. Quant à celui-ci, il faut le prendre pour ce qu'il est : un vestige, maladroit et souvent douteux, d'une époque bien révolue.
Ma note43%
Lu le 9 Juin 2009


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