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· Julien   Lepage

Tu mourras moins bête, tome 2 : Quoi de neuf, docteur Moustache ?
Marion Montaigne
2012

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Illustration de critique : Tu mourras moins bête, tome 2 : Quoi de neuf, docteur Moustache ?
Depuis quelques années, un blog au titre délicieusement fataliste fait les beaux jours de la vulgarisation scientifique en ligne. Marion Montaigne, diplômée des écoles Estienne et des Gobelins, née à La Réunion en 1980, s'est taillé une réputation d'empêcheuse de mourir bête en rond grâce à son personnage fétiche, le Professeur Moustache. Après avoir illustré pour Bayard, pondu des scénarios pour Mandarine and Cow sur Canal+ Family et publié La vie des très bêtes chez Sarbacane, c'est avec la publication chez Ankama de Tu mourras moins bête, tome 1 : La science, c'est pas du cinéma ! en 2011 qu'elle a véritablement trouvé sa formule (un premier tome qui lui a d'ailleurs valu le prix du meilleur album au festival Cyclone BD de La Réunion). Ce deuxième opus, Quoi de neuf, docteur Moustache ?, débarque donc cette rentrée 2012 avec la pression du succès sur les épaules, et l'ambition de prouver que la recette fonctionne encore quand on change d'ingrédients.

Car le changement de cap est net : fini les aberrations scientifiques du cinéma hollywoodien, fini les sabres laser et les chutes d'immeubles à la Die hard. Le Professeur Moustache enfile cette fois sa blouse de médecin et s'attaque au corps humain. Le dispositif reste le même : des cartes postales de lecteurs fictifs posent des questions existentielles, auxquelles Moustache répond avec un mélange de rigueur encyclopédique et d'humour scatologique assumé. On apprend ce qu'est l'apoptose, pourquoi l'ovulation humaine est invisible (contrairement à celle de la guenon, et on s'en félicite), comment fonctionne le système immunitaire, et — passage obligé — s'il est grave d'avoir un petit zizi. Le tout est ponctué de caricatures acides de personnalités publiques, des frères Bogdanov à Gérard Depardieu en passant par Jean-Pierre Coffe, que Montaigne croque avec un malin plaisir. Nathanaëlle, l'assistante fidèle, est toujours là pour encaisser les démonstrations les plus rudes, et les fameuses cartes postales d'ouverture de chaque chapitre sont dessinées par des auteurs invités, un détail charmant qui donne à chaque section une petite personnalité graphique supplémentaire. Détail notable pour une BD de ce calibre : chaque chapitre se clôt sur une bibliographie complète des sources consultées, et Montaigne a travaillé en collaboration avec des chercheurs, notamment de l'Institut Pasteur, ce qui donne au propos une assise que n'ont pas la plupart de ses concurrentes dans le registre.

Le premier tome tirait sa force universelle du fait que tout le monde — littéralement tout le monde — avait un avis sur les invraisemblances de Jurassic park ou de Retour vers le futur. On riait d'autant plus fort que la référence était partagée. Ici, le sujet (biologie, médecine, sexualité) est intrinsèquement plus abstrait, plus technique, et le rire naît moins spontanément d'un clin d'œil complice que d'un gag parfois forcé sur la tuyauterie corporelle. L'humour est toujours là, mais il verse davantage dans le registre potache-gore que dans l'ironie cinéphile qui faisait le sel du premier volume. On pense parfois à Reiser ou à Wolinski dans le côté cru et provoc du trait, ce qui ne manque pas de panache, mais qui peut aussi lasser sur 252 pages quand les vannes anatomiques s'enchaînent sans répit. Certains passages sur la sexualité, traités avec un franc-parler réjouissant, rendent par ailleurs l'album clairement inadapté aux plus jeunes ; ce qui est parfaitement assumé, mais surprend quand même dans un objet qui, par sa couverture et son format, pourrait passer pour un cadeau d'anniversaire tout public.

Le dessin, parlons-en. C'est volontairement lâché, aquarellé, presque griffonné par endroits. Montaigne ne cherche pas la joliesse : ses personnages ont des tronches de patates, ses décors sont réduits à leur plus simple expression, et c'est précisément cette économie de moyens qui donne au propos son efficacité pédagogique. Quand elle schématise une cellule ou un processus neurologique, le dessin fait le boulot sans fioritures. Mais dès que l'humour n'est plus tout à fait au rendez-vous — et ça arrive, sur la longueur —, on commence à peiner un peu devant ce minimalisme graphique qui, privé de son carburant comique, ne tient plus tout seul. C'est la limite de l'exercice : tout repose sur l'alchimie entre le gag et l'information, et quand l'un des deux fléchit, l'ensemble vacille.

Cela dit, il faut reconnaître à Montaigne un talent rare pour la vulgarisation. On ressort de cette lecture avec un vrai bagage de connaissances, des anecdotes médicales ahurissantes plein la besace, et la satisfaction coupable d'avoir appris des choses qu'on n'aurait jamais osé googler soi-même. Le format question/réponse, modulaire par nature, permet aussi une lecture en picorant — un chapitre par-ci, un autre par-là — qui convient bien à l'objet. Et puis il y a cette jubilation communicative de l'auteur devant les bizarreries de la nature humaine, cette façon de transformer l'apoptose ou la pygomancie en sujets de conversation de comptoir, qui reste la marque de fabrique de la série et sa principale raison d'être.

Au fond, Quoi de neuf, docteur Moustache ? est un album solide, instructif, souvent drôle, mais qui souffre de la comparaison avec son prédécesseur. Le passage du cinéma au corps humain a mécaniquement réduit la base de connivence avec le lecteur, et l'on sent par moments que la formule, aussi efficace soit-elle, pourrait à terme tourner en rond si elle ne se renouvelle pas davantage.
Ma note70%
Lu le 30 Septembre 2012


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