Ultimate Ultimex
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Ça commence sur un blog, comme beaucoup de choses qui comptent dans la BD des années 2000. François Gadant, alias Gad, est un auteur parisien formé aux arts plastiques, puis au graphisme, qui ouvre un premier blog en 2005 et crée son premier fanzine l'année suivante. C'est à l'université Paris 8 qu'il conçoit le personnage qui va l'occuper pendant des années, nourri d'influences aussi hétéroclites que Winshluss pour la BD et Bret Easton Ellis pour la littérature : association qui résume assez bien l'ambition du projet. En décembre 2007, il commence à publier les aventures de son héros sur le blog collectif Lizzycool. Les éditions Lapin repèrent rapidement le bonhomme et sortent un premier album en 2008, suivies de Vraoum! qui publie les recueils des histoires courtes du blog. Ultimate Ultimex, paru en mai 2014, est ce que Gad lui-même appelle un « ameliorated best of » : une intégrale retravaillée des trois premiers volumes Vraoum, soit 192 pages de noir et blanc et de mauvaise conscience.
Le héros de tout ça s'appelle Ultimex. Il a un énorme globe oculaire à la place de la tête, porte un costume-cravate impeccable, travaille dans une grande banque qu'il fréquente le moins possible, et passe l'essentiel de son temps à enchaîner les conquêtes, les mauvais coups et les cadavres (généralement enterrés dans un trou sous une croix portant un nom de chien, Sparky le plus souvent). Gad précise lui-même que l'inspiration visuelle du personnage ne vient pas des Residents, comme on pourrait le croire spontanément, mais d'une revue française d'avant 1914 intitulée L'Œil de la police ; ce qui dit déjà quelque chose sur l'érudition baroque de l'auteur. À ses côtés sévit Steve, le faire-valoir prodige, beau gosse légèrement moins bien habillé, légèrement moins drôle, légèrement moins tout, dont la fonction principale est de rendre Ultimex encore plus rayonnant par contraste tout en portant ses propres stigmates : homosexualité refoulée, penchants inavouables, dévouement indéfectible pour son ami monstrueux.
Le format est celui du gag court — une à deux pages par histoire, parfois un strip —, ce qui correspond exactement à l'origine blogosphérique du projet. C'est de l'humour trash, noir, politiquement incorrect jusqu'à l'os, qui tire dans toutes les directions sans jamais vraiment viser : les femmes, les enfants, les SDF, les politiciens, les collègues de bureau, les serveurs malaimables. Tout le monde en prend pour son grade, sauf Ultimex lui-même, qui est épargné par la narration avec une cohérence attendrissante. La comparaison à American psycho que l'éditeur revendique dans le texte de présentation n'est pas totalement usurpée : il y a ici la même idée d'un prédateur en costume qui prospère dans un monde qui lui ressemble, à ceci près que l'humour de Gad est moins nihiliste que jouissif. On pense aussi, par moments, à OSS 117 dans sa manière de faire fonctionner l'absurde machiste comme un révélateur social, ou à une certaine tradition de la comédie franchouillarde des années 70 : les films poilus de Bébel revisités par quelqu'un qui aurait passé sa jeunesse sur les forums.
La vraie force du truc, c'est l'écriture. Les dialogues sont redoutables, les situations souvent hilarantes dans leur logique implacable : un concours de qui a consommé le plus de drogues, une tentative d'absolution auprès d'un prêtre qui tourne au carnage, une campagne électorale avortée dans des conditions qu'on laissera découvrir. Derrière la provocation frontale, il y a une satire de classe qui tient la route : Ultimex est la bourgeoisie telle qu'elle se vit vraiment, sans le discours de façade, et cette dénonciation grotesque de la violence sociale, comme l'écrit un critique de Planète BD, est « vachement plus marrante » qu'elle n'en a l'air. Le dessin, lui, est fonctionnel. Ligne claire inspirée des années 50, noir et blanc débarrassé de tout superflu : ça ne sera jamais la raison pour laquelle on lit Ultimex, et Gad le sait. L'album joue d'ailleurs sa popularité auprès d'autres auteurs : les pages de garde proposent des couvertures « hommage » signées Florence Dupré La Tour, Ibn Al Rabin, Guillaume Bouzard et quelques autres ; ce qui dit beaucoup sur le statut de culte souterrain qu'a acquis le personnage dans la scène indépendante. Une exposition lui a même été consacrée en Suisse, avec à la clef un jeu intitulé Coups d'un soir.
Le problème, c'est précisément celui de toute intégrale de gags courts : 192 pages d'une traite, c'est beaucoup. Ce qui fonctionne parfaitement à la dose — une histoire par semaine sur un blog — commence à accuser quelques signes de redondance passé le tiers du volume. Les ressorts sont identifiés, les personnages ont livré leurs secrets, et la mécanique, si bien huilée soit-elle, finit par se voir. Ce n'est pas un défaut propre à cet album, c'est la condition structurelle du genre, mais ça mérite d'être dit. On recommandera donc la lecture fractionnée à qui voudrait en profiter pleinement.
Reste que Gad a construit quelque chose de rare : un personnage immédiatement iconique, un univers cohérent jusque dans ses incohérences, et une voix qui n'appartient qu'à lui. Ultimate Ultimex est une très bonne porte d'entrée dans cet univers, pas la plus exigeante, mais celle qui donne le plus envie de continuer ; ce qui est, au fond, tout ce qu'on demande à une intégrale.
Le héros de tout ça s'appelle Ultimex. Il a un énorme globe oculaire à la place de la tête, porte un costume-cravate impeccable, travaille dans une grande banque qu'il fréquente le moins possible, et passe l'essentiel de son temps à enchaîner les conquêtes, les mauvais coups et les cadavres (généralement enterrés dans un trou sous une croix portant un nom de chien, Sparky le plus souvent). Gad précise lui-même que l'inspiration visuelle du personnage ne vient pas des Residents, comme on pourrait le croire spontanément, mais d'une revue française d'avant 1914 intitulée L'Œil de la police ; ce qui dit déjà quelque chose sur l'érudition baroque de l'auteur. À ses côtés sévit Steve, le faire-valoir prodige, beau gosse légèrement moins bien habillé, légèrement moins drôle, légèrement moins tout, dont la fonction principale est de rendre Ultimex encore plus rayonnant par contraste tout en portant ses propres stigmates : homosexualité refoulée, penchants inavouables, dévouement indéfectible pour son ami monstrueux.
Le format est celui du gag court — une à deux pages par histoire, parfois un strip —, ce qui correspond exactement à l'origine blogosphérique du projet. C'est de l'humour trash, noir, politiquement incorrect jusqu'à l'os, qui tire dans toutes les directions sans jamais vraiment viser : les femmes, les enfants, les SDF, les politiciens, les collègues de bureau, les serveurs malaimables. Tout le monde en prend pour son grade, sauf Ultimex lui-même, qui est épargné par la narration avec une cohérence attendrissante. La comparaison à American psycho que l'éditeur revendique dans le texte de présentation n'est pas totalement usurpée : il y a ici la même idée d'un prédateur en costume qui prospère dans un monde qui lui ressemble, à ceci près que l'humour de Gad est moins nihiliste que jouissif. On pense aussi, par moments, à OSS 117 dans sa manière de faire fonctionner l'absurde machiste comme un révélateur social, ou à une certaine tradition de la comédie franchouillarde des années 70 : les films poilus de Bébel revisités par quelqu'un qui aurait passé sa jeunesse sur les forums.
La vraie force du truc, c'est l'écriture. Les dialogues sont redoutables, les situations souvent hilarantes dans leur logique implacable : un concours de qui a consommé le plus de drogues, une tentative d'absolution auprès d'un prêtre qui tourne au carnage, une campagne électorale avortée dans des conditions qu'on laissera découvrir. Derrière la provocation frontale, il y a une satire de classe qui tient la route : Ultimex est la bourgeoisie telle qu'elle se vit vraiment, sans le discours de façade, et cette dénonciation grotesque de la violence sociale, comme l'écrit un critique de Planète BD, est « vachement plus marrante » qu'elle n'en a l'air. Le dessin, lui, est fonctionnel. Ligne claire inspirée des années 50, noir et blanc débarrassé de tout superflu : ça ne sera jamais la raison pour laquelle on lit Ultimex, et Gad le sait. L'album joue d'ailleurs sa popularité auprès d'autres auteurs : les pages de garde proposent des couvertures « hommage » signées Florence Dupré La Tour, Ibn Al Rabin, Guillaume Bouzard et quelques autres ; ce qui dit beaucoup sur le statut de culte souterrain qu'a acquis le personnage dans la scène indépendante. Une exposition lui a même été consacrée en Suisse, avec à la clef un jeu intitulé Coups d'un soir.
Le problème, c'est précisément celui de toute intégrale de gags courts : 192 pages d'une traite, c'est beaucoup. Ce qui fonctionne parfaitement à la dose — une histoire par semaine sur un blog — commence à accuser quelques signes de redondance passé le tiers du volume. Les ressorts sont identifiés, les personnages ont livré leurs secrets, et la mécanique, si bien huilée soit-elle, finit par se voir. Ce n'est pas un défaut propre à cet album, c'est la condition structurelle du genre, mais ça mérite d'être dit. On recommandera donc la lecture fractionnée à qui voudrait en profiter pleinement.
Reste que Gad a construit quelque chose de rare : un personnage immédiatement iconique, un univers cohérent jusque dans ses incohérences, et une voix qui n'appartient qu'à lui. Ultimate Ultimex est une très bonne porte d'entrée dans cet univers, pas la plus exigeante, mais celle qui donne le plus envie de continuer ; ce qui est, au fond, tout ce qu'on demande à une intégrale.
Ma note78%
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