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· Julien   Lepage

Le viager
Pierre Tchernia
1972

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Illustration de critique : Le viager
Un film de Pierre Tchernia, coécrit avec René Goscinny, avec Michel Serrault et Michel Galabru en tête d'affiche, voilà qui pose un cadre prometteur. Un humour grinçant, une idée de base savoureuse et une brochette d'acteurs que l'on sait capables du meilleur : difficile de ne pas être intrigué. Et puis il y a cette mise en garde implicite dans le titre même du film : un viager, c'est un pari sur la mort. Une mécanique implacable qui, dans les bonnes mains, peut donner naissance à une comédie noire réjouissante. Avec ces éléments en tête, on s'attend à un cocktail efficace de satire sociale et de burlesque à la française.

L'histoire débute dans les années 30, lorsque Louis Martinet (joué par Michel Serrault), un modeste fonctionnaire à la santé chancelante, décide de vendre en viager sa maison de Saint-Tropez à Émile Galipeau (interprété par Jean-Pierre Darras), frère de son médecin, le docteur Léon Galipeau (Michel Galabru). Ce dernier, convaincu que son patient ne vivra pas plus de deux ans, encourage l'investissement familial. Seulement, Martinet s'accroche à la vie avec une ténacité insoupçonnée, tandis que les années passent et que la rente due par les Galipeau explose. De l'exaspération à la panique, la famille se retrouve coincée dans un engrenage absurde, tentant tour à tour de précipiter la mort du vieux Martinet. Malheureusement pour eux, ce dernier semble rajeunir à mesure que les Galipeau dépérissent.

Sur le papier, le scénario est redoutablement bien huilé. L'idée de suivre la longévité exceptionnelle de Martinet sur plusieurs décennies permet d'exploiter une mise en perspective historique habile, mêlant événements majeurs du XXe siècle et petits drames domestiques d'une famille rongée par l'avidité. L'écriture de Goscinny se ressent dans les répliques assassines et les situations absurdes, avec ce sens du détail qui fait mouche. Pourtant, le film n'évite pas certaines longueurs. La structure narrative, répétitive par essence, finit par étirer une mécanique qui aurait gagné à être plus resserrée. Si les tentatives désespérées des Galipeau pour se débarrasser de Martinet sont cocasses, elles deviennent prévisibles à la longue.

Les personnages sont à l'image du cinéma de Tchernia : archétypaux, mais jamais caricaturaux. Louis Martinet, vieillard candide ou roublard impassible ? Le film ne tranche jamais vraiment, et c'est tant mieux. Il évolue dans un monde où l'intérêt prime sur la morale, où les liens familiaux sont une façade destinée à masquer une cupidité insatiable. Léon Galipeau, le médecin dont les diagnostics sont toujours aussi foireux, est un exemple parfait du petit bourgeois sûr de lui mais fondamentalement incompétent. Sa descente progressive dans la frustration et le ridicule est savoureuse. À ses côtés, Émile, sa femme Elvire et le fils Noël forment un trio de médiocrité calculatrice, incarnant cette France mesquine et calculatrice que Goscinny aimait tant égratigner.

Le film, derrière ses aspects de comédie burlesque, en profite pour livrer une critique douce-amère de la société. La notion de viager devient un prétexte pour parler d'avidité et de cette humanité qui attend la mort des autres pour s'enrichir. L'avidité des Galipeau, d'abord masquée par la prudence et la bienséance, finit par se muer en acharnement criminel aussi pathétique qu'inutile. C'est une satire sociale, mais jamais amère. Là où un cinéaste britannique aurait tiré une comédie cruelle et cynique de ce postulat, Tchernia, fidèle à lui-même, en fait un conte bon enfant où même les pires personnages conservent un fond d'humanité.

Sur le plan de la réalisation, Tchernia fait preuve d'une mise en scène sobre mais efficace. Le recours aux images d'archives, aux actualités cinématographiques et aux commentaires en voix off donne un charme particulier à l'ensemble, ancrant le film dans une fresque historique qui s'étale sur plusieurs décennies. Le passage du noir et blanc à la couleur au début du film est une trouvaille visuelle qui pose immédiatement le ton. La bande-son de Gérard Calvi, avec ses chœurs moqueurs et ses orchestrations légères, ajoute une touche décalée à l'ensemble, renforçant l'aspect fable.

Côté interprétation, difficile de faire la fine bouche. Michel Serrault incarne un Martinet insaisissable avec un mélange de bonhomie et d'espièglerie qui sied parfaitement au personnage. Son jeu est plein de nuances, et il parvient à donner une vraie épaisseur à un rôle qui aurait pu être purement fonctionnel. Michel Galabru, quant à lui, cabotine avec un plaisir communicatif, parfait en docteur suffisant dont chaque prédiction est une catastrophe. Autour d'eux, Claude Brasseur, Jean-Pierre Darras et Rosy Varte complètent cette galerie de personnages avec un naturel qui sied à l'ensemble. Mention spéciale à Jean Carmet en avocat raté et à Yves Robert en militaire aussi arrogant qu'incompétent.

Si le film amuse par moments, il ne provoque pas toujours l'hilarité espérée. Certaines situations s'étirent, et l'humour, parfois daté, peine à toujours faire mouche. Le ton gentiment moqueur de Tchernia empêche le film de basculer dans une férocité plus marquée, ce qui peut frustrer ceux qui aiment les comédies noires plus mordantes. Pourtant, Le viager reste une œuvre attachante, témoin d'un cinéma français qui savait allier légèreté et intelligence. Moins percutant que ce que l'on pouvait espérer avec un tel pedigree, mais suffisamment bien construit pour offrir un moment agréable. Un classique sympathique, sans être inoubliable.
Ma note53%
Vu le 10 Octobre 2015


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